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Pauses by Noise

Retrouvez-nous, chaque jeudi, pour une nouvelle Pause by Noise.

Osso bucco !

Osso bucco !

« — Tu cours toujours le mardi matin aux Buttes-Chaumont, avant de venir à l’agence ? » Depuis cet automne, Régis paraît en belle forme quand il arrive pour sa journée de travail. Apaisé et calme dans ses mouvements.

« — C’est devenu un repère dans ma semaine, je pars de chez moi vers 7 h 40… Une heure de footing tranquille aux Buttes-Chaumont et je reviens prendre une douche.

Et hier matin, en passant près du lac, là où il y a un gros micocoulier, j’ai croisé un groupe d’adultes. Je n’ai pas vu de femmes, mais des hommes de 40 ans, peut-être même 50 ans. Ils étaient tous rassemblés autour d’un homme portant une grosse écharpe en laine et coiffé d’une toque de fourrure. On entendait un bruit sourd, ils parlaient tous en même temps sans que l’on puisse distinguer quelque chose.

Et puis 20 minutes plus tard, quand je suis repassé par le bas du jardin, j’ai de nouveau repéré le groupe. Je me suis dit que j’allais marcher, souffler. Les hommes étaient encore plus près du chef à fourrure. Je me suis fais discret, genre sportif qui intériorise l’effort, et arrivé à trois, quatre mètres, comme un cri poussé, j’ai entendu “Osso bucco” suivi d’un grand “Oooohhhhhhh !” Qu’est-ce que ça voulait dire ?

J’ai repris ma foulée sans me retourner. Et puis au tour suivant, plus personne, plus de groupe, plus de chef à fourrure. Une mère avec une poussette jaune sous le micocoulier parlait au téléphone.

Ce matin, détendu par une heure de course, je retombe sur le groupe. Et là, je me dis que ce n’est pas un hasard… Groupuscule énergétique sur un point cosmo-tellurique, secte complotiste italienne, illuminatis découvrant le symbolisme végétal, francs-maçons vénérant le Grand Architecte de l’Univers ?

Je décide d’adopter la même tactique que la veille. Arrivé près du lac, je commence à marcher, à respirer en rythme avec une approche discrète. Le chef à fourrure a les yeux révulsés, je continue à marcher, quand soudain, un mot jaillit du groupe… “Coq au vin !” Brouhaha, Oooohhhhhhh, aaaahhhh… et puis plus rien. Plus rien.

Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai crié de tout mon souffle : “kebab !” Oui, j’ai hurlé kebab ! Ils m’ont regardé, hagards et sont restés sans voix. Le chef à fourrure est sorti du groupe et a jeté quelque chose par terre : sa toque. Et j’ai repris ma course sans me retourner.

— Et la mère avec la poussette, je suis sûr qu’elle savait la mère… tu ne lui as rien demandé ? Coq au vin, quand même, c’est un signe, non ? »

Galette vs gâteau des Rois

Galette vs gâteau des Rois

Le pays est agité, depuis plus d’un mois, par la contestation contre le projet de réforme des retraites, l’Australie endure des feux de forêt proches de l’Apocalypse, les tensions entre l’Iran et les États-Unis sont très vives, mais la galette de l’Épiphanie est une tradition que les Français ne manqueraient pour rien au monde.

Le 6 janvier, c’est incontournable, tout le monde se réunit, au bureau ou en famille, autour d’une galette. Et là, personne pour critiquer l’aspect religieux de la chose, les Rois Mages, le Christ, l’étoile de Bethléem, l’or, la myrrhe et l’encens… Au pays de la laïcité, tout le monde reprend une part de galette sans état d’âme.

« — Mais Monsieur, c’est païen, la galette! Cela renvoie aux Saturnales romaines, où tout était déjà là… Le 6 janvier, quand les jours commencent à s’allonger de façon sensible, la vraie fève séchée, que l’on cache dans un gâteau, et puis le plus jeune de l’assemblée qui file sous la table pour désigner à qui l’on allait donner telle ou telle part. Et celui qui aurait la fève, qu’il soit esclave ou seigneur, devenait le roi pour la journée. »

Sauf que, encore aujourd’hui, que l’on vive dans le Nord ou dans le Sud, ce n’est pas le même gâteau que l’on déguste entre amis.

Au Nord, les amateurs de galettes à la frangipane qui payent une fortune la garniture à l’amande écrasée, et dans le Sud, ceux qui ne jurent que parle gâteau des Rois, une couronne briochée parfumée à la fleur d’oranger, recouverte de grains de sucre et de fruits confits. Et elle vient d’où, cette scission ? Elle correspond, plus ou moins, aux langues parlées au Moyen Âge, langue d’oïl au nord et langue d’oc au sud. « Galette d’oïl vs gâteau d’oc ».

Mais au fait, on mange de la galette ailleurs qu’en France ? Peu, mais par exemple, ça commence à venir aux États-Unis, sauf que là-bas, c’est compliqué de s’y retrouver. On trouve des galettes, mais avec une fève posée dessus. Alors forcément ce n’est pas la même chose !

Et pourquoi à l’extérieur ? Parce qu’il est interdit de vendre de la nourriture avec un objet à l’intérieur. Le procès est vite dégainé, si quelqu’un se casse une dent… Donc, sur la galette, tu vas trouver une étiquette : “Hide the trinket inside”.

Un des paradoxes de ce pays, qui a peur de s’étouffer avec une fève, mais où tu peux acheter un fusil d’assaut semi-automatique AR-15. Là c’est open bar 24 heures/24!

À New York, Le Pain Quotidien a trouvé la parade, la fève glissée dans la galette est comestible, c’est une amande recouverte de chocolat… Le problème, c’est que beaucoup la mange… et plus de fève, plus de Roi !

Y aura-t-il de la grève à Noël ?

Y aura-t-il de la grève à Noël ?

On ne les entend pas beaucoup, les collapsologues, dans ces moments de grève ! Et pourtant, tout ça ressemble étrangement à ce que l’on va vivre demain, en ville. Une société qui se retrouve bloquée et qui « n’a pas le choix » !

Plus de trains, ni de métros. Et voilà bon nombre de Parisiens qui chaussent leurs baskets, baissent la tête et marchent tôt le matin. Des vélos partout, des trottinettes aussi et des voitures qui klaxonnent dans les embouteillages. Et des réflexes reptiliens qui arrivent à vitesse grand V. Avec la violence comme régulateur de tous les maux.

Jour 14 de la grève. On a pris le bus, mercredi soir, ligne 46. Tu arrives à l’arrêt et déjà c’est tendu, on sait que tout le monde ne va pas monter. Tu calcules où le bus va s’arrêter, pour être à peu près en face des portes latérales.

Sur l’écran de l’abribus, 1 minute et la tension qui monte davantage. Les gens se préparent à bouger. Le bus arrive, l’adrénaline fait son effet. Les portes s’ouvrent, ça crie pour descendre, pour empêcher les gens de monter.

Tu t’engouffres et là… « C’est pas vrai, il y a une grosse poussette, en plein milieu ». Sauf que depuis le trottoir, personne ne l’a vue, cette poussette et tout le monde croit qu’il y a un grand vide. Et ça pousse encore, plus fort.

« Arrêtez, non mais arrêtez, je vais écraser un enfant ! » Derrière nous, un mec hurle : « Tu ne me touches pas ! » Et bien évidemment, ça part en vrille illico, bousculade et empoignade.

« Ne poussez pas, vous m’oppressez ! » « T’es pas content ? Tu laisses ta place ! » Les portes se referment et le bus repart. C’est plus de 15 personnes qui sont restées sur le trottoir. Celles et ceux qui n’ont pas voulu « se battre pour monter » attendront le prochain bus.

Ce que l’on découvre, c’est que les règles ont changé. Que les pulsions refoulées, en temps ordinaire, sont là, au grand jour, sur le trottoir, dans le bus, sur le quai du métro. Tout est à fleur de peau et c’est la guerre, du moins l’exode à ce qu’on image !

La fatigue, la frustration, l’énervement, la rage nourrissent la violence. Celui qui n’accepte pas ces nouvelles règles, eh bien, il n’a rien. Les collapsologues ne nous avaient encore rien dit de tout cela. Sur le fait qu’il va falloir écraser son voisin pour monter dans le bus. Qu’il va falloir se battre pour respirer.

Cette grève pour les retraites, c’est entrevoir de nouvelles règles de vie en commun. Alors bien sûr, demain, il va faire chaud, très chaud et l’on n’entendra plus trop les oiseaux, mais surtout, on va se retrouver confronté à quelque chose que l’on avait oublié… Qu’en situation extrême, voire de survie, le reptilien prend le dessus sur tout !

Les petites misères…

Les petites misères…

Tout le monde s’était préparé. Partout en France, on savait que la mobilisation allait être forte contre le projet de réforme du système de retraite.

Et le jeudi 5 décembre 2019, ce sont plus de 800 000 personnes, selon le ministère de l’Intérieur, qui ont défilé dans les rues. Une mobilisation que l’on n’avait pas vue depuis les grandes grèves de 1995 contre le plan Juppé sur les retraites (déjà !) et la Sécurité sociale. Paris s’était alors retrouvé sans métro pendant près de trois semaines.

« Il y a quelque chose dans l’atmosphère ! » Une météo sociale houleuse, de fortes bourrasques de ras-le-bol. On avait pensé qu’après une année de manifestations des Gilets Jaunes, la contestation avait été matée.

Et puis voilà. Se sont retrouvés pour battre ensemble le pavé, salariés du public, enseignants, cadres du privé, étudiants, retraités, pompiers, travailleurs indépendants, Gilets jaunes, corps médical et hospitalier. Comment expliquer qu’autant de catégories différentes de la population se mobilisent contre une réforme qui nous est présentée comme plus juste ? Une retraite universelle ?

La comédienne engagée Ariane Ascaride a déclaré sur un plateau télé : « Ça fait trente ans qu’on nous dit que la seule solution, c’est l’individualisme. Écraser le voisin, oublier la solidarité et glorifier la concurrence effrénée… On en crève, les gens n’en peuvent plus du néolibéralisme ! » Quelque chose est en train de se fissurer.

Partout dans le monde, face à la crise qu’ils traversent, les libéraux ont choisi l’absence de dialogue, le passage en force et une répression méthodique. Partout, la rue s’organise et se durcit.

Au milieu de la tempête, on savoure les pépites de la playlist de Radio France en grève, elle aussi. Et Bertrand Belin, de fredonner, de sa voix iodée : « Tous tes commentaires hilarants sur la Terre qui tourne. Entre taff et tout. Tout s’efface lentement. Tout lentement. Tout finit comme un os… »

«Rêve générale » en sticker sur la veste des manifestants. Sur les chaînes d’infos en continu, on ne parle que de privilèges, de privilégiés et de régimes spéciaux. Et malgré ce matraquage, les Français soutiennent les grévistes.

Et l’on découvre que la plus grande inégalité touche majoritairement les femmes. La pension moyenne que perçoivent les femmes est de 1 123 €, soit 42 % de moins que la pension moyenne des hommes (1 933 €). Comment en est-on arrivé là ?

Place de la République, une banderole que l’on n’avait pas repérée tout de suite, déployée sur le toit d’un immeuble. « Les grandes révolutions naissent des petites misères comme les grands fleuves, des petits ruisseaux. » Victor Hugo.

Planter un arbre

Planter un arbre

« C’est un tilia tomentosa avec une couronne bien régulière. Et vous verrez cet été, votre jardin sera embaumé d’un parfum très marqué. Les bouquets de fleurs de tilleul attirent les abeilles. Vous allez même pouvoir faire des infusions… très apaisantes. »

Le week-end dernier, on a planté un arbre, un tilleul argenté. C’est le tilleul commun que l’on trouve dans les villes pour une raison simple : il résiste bien à la pollution et à la sécheresse. On est parti en Sologne pour voir ce qui existait dans le grand centre horticole de la Ferté-Beauharnais.

Ce week-end-là et pas un autre. « À la Sainte-Catherine, tout arbre prend racine ! » Enfant, on entendait souvent les anciens dans les campagnes professer ce dicton comme un mantra.

« À la Sainte-Catherine ! » C’est le 25 novembre et ça correspond à l’époque où la sève des arbres caducs (ceux qui perdent leurs feuilles), descend dans les racines. Plus de sève donc dans les branches, les feuilles se détachent et l’arbre se met en hibernation, il s’endort en surface. Seules les racines vont rester actives et continueront à pousser jusqu’aux grands froids. D’où l’intérêt de planter fin novembre.

Au printemps suivant, l’arbre repartira avec d’autant plus de vigueur que son système racinaire sera bien développé. Il sera plus résistant à la sécheresse estivale.

Ce qu’on avait en tête, c’est un arbre déjà grand qui pourrait nous faire un peu d’ombre à l’été prochain. Un tronc de 4 mètres de long et de 12 centimètres de diamètre. Sur place, on nous prêtera un gros 4 x 4, un Titan avec un plateau mobile pour transporter le tilleul. « Vous n’aurez plus qu’à le faire glisser dans le trou. »

Planter un arbre aujourd’hui, en sachant qu’il va mettre plusieurs années avant de prendre sa place dans le jardin. Planter un arbre, en se projetant cet été, ou sans doute dans deux étés, assis sur une chaise à l’ombre de ses larges feuilles argentées.

On a fait glisser l’arbre. On l’a stabilisé bien vertical et on a remis la terre sans la tasser au pied. La pluie se chargera de bien stabiliser l’ensemble.

En fin de soirée, on a repris le train pour Paris en se disant qu’on laissait sur place dans le Berry, un être vivant qui va s’éveiller au printemps prochain et nous accompagner pour les prochaines années. Et qu’il sera là quand nous n’y serons plus.

– 80 % pour le Black Friday !

– 80 % pour le Black Friday !

Tout commence dans les années 1960 aux États-Unis. À l’approche des fêtes de fin d’année, les commerçants veulent liquider leurs stocks…

Et quoi de plus approprié pour lancer une journée d’achats massifs, que le lendemain de Thanksgiving – le quatrième jeudi de novembre –, où tout le monde a fait cuire la dinde en famille ? Le Black Friday était né.

Les sixties, c’est aussi l’essor de la publicité et de la société de consommation, où les gens commencent à acheter tout et n’importe quoi. Donc OK pour le Black Friday, fin novembre.

Black Friday. Le vendredi noir. Le vendredi de folie qui marque le début du grand délire consumériste mondialisé. Des sommes astronomiques sont dépensées en quelques heures. Chaque année, des records de vente sont enregistrés et les émeutes qui les accompagnent sont devenues légendaires. Elles sont visionnées des milliers de fois sur YouTube.

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux sont envahis de promotions à saisir… – 70 % pendant 24 heures sur un téléviseur écran plat, format géant. Ici, – 75 % sur un robot de cuisine, et là – 80 % sur un canapé en cuir.

Les gens ne savent plus où donner de la tête pour acheter, acheter, et encore acheter. A tel point que certains n’hésitent pas à prendre un crédit à la consommation spécialement pour le Black Friday. « Je consomme, donc je suis. »

Le phénomène est arrivé, en 2014, en France. Les attentats de novembre 2015, à Saint-Denis et à Paris, ont imposé une certaine retenue. C’est donc en 2016 que le Black Friday a vraiment décollé et que les cartes bleues ont commencé à chauffer sérieusement.

Cette année, le Black Friday, ça sonne bizarrement, en France. Hasard du calendrier, cela tombe le vendredi 29 novembre, quelques jours avant le jeudi 5 décembre, où l’on va vivre une journée de grèves et de mobilisation sociale comme on n’en a pas vu depuis 1995.

Au-delà du débat sur la réforme des retraites, beaucoup de gens vont exprimer leurs difficultés à boucler les fins de mois. Sans parler de l’urgence climatique. Notre hyper consommation, voire notre gaspillage, est certainement la principale cause de l’état d’épuisement de la planète. On consomme trop de tout, tout le temps.

Le Black Friday met le doigt sur un glissement très révélateur. Au siècle dernier, c’était les fêtes nationales, religieuses ou républicaines, qui justifiaient l’achat, le cadeau. Aujourd’hui, on achète et c’est pour cela, que c’est la fête.

La fête, le spectacle et l’excitation de vivre un moment incroyable pour attraper un écran plat en promotion à – 70 %. Attente, bousculades, bagarres et émeutes, et puis retour à la maison avec le précieux butin et le sentiment d’avoir vécu une aventure.

Mais l’aventure, la vraie, elle ne peut qu’être humaine et partagée. Et là, il n’y a pas de réduction !

100 Pauses by Noise

100 Pauses by Noise

« On a besoin qu’il y ait une parole, un point de vue… Quelque chose de régulier sur le site de Noise. Un rendez-vous hebdomadaire pour une pause. Quelque chose qui dit de nous. Quelque chose qui nous dit ! » Septembre 2017, c’était hier.

En deux années, ce sont 100 Pauses qui ont raconté quelque chose du regard de Noise sur le monde. C’était hier et tout s’est accéléré depuis.

L’état de la planète s’est considérablement détérioré. Les insectes, les oiseaux, certains animaux sont en voie de disparition de façon irrémédiable. Les incendies et les ouragans dévastent la nature ou les aires urbaines. Les inondations sèment le désarroi partout.

Depuis deux ans, on n’a jamais construit autant de murs, alors que l’on vient de fêter le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, les hautes grilles, les murs, les miradors visent à dissuader toute véléité de migration. Tout a basculé. Le monde se referme.

Deux ans et les inégalités sociales longtemps dissimulées sont devenues criantes. Les milliardaires ont vu leurs fortunes augmenter toujours plus, pendant que la très grande majorité de la population mondiale s’appauvrissait ou sombrait dans la précarité, voire la misère.

Les révoltes sociales explosent aux quatre coins de la planète. De la Bolivie à Hong Kong, du Liban à l’Inde, du Chili à l’Iran. En France, les Gilets jaunes viennent de fêter le premier anniversaire de leur mobilisation.

#metoo et #balancetonporc ont mis au jour les violences faites aux femmes dans de nombreux milieux professionnels ou dans la rue au quotidien. La parole se libère du silence imposé.

Le bio. Le tri. Le trop d’informations qui nous submerge… Et puis Notre-Dame de Paris en flammes, Venise sous l’eau. Google partout. Greta. Johnny. Donald. Le manque de sommeil. « I’m the Dude, man ! »  L’accélération devient pressante et généralisée.

100 Pauses, deux ans. Et plus que jamais, le besoin de ralentir. Le besoin de prendre le temps de regarder, d’écouter, de comprendre le monde. Le besoin de lire et de réfléchir.

Aller voir une exposition. Découvrir un reportage photo. Partager une pièce de théâtre avec des amis. Être ému aux larmes, seul, dans une salle de cinéma. Consacrer deux heures à la lecture d’un roman. Cinq minutes à un poème. Vibrer encore et toujours à un concert de rock. Se ressourcer.

Semaine après semaine, on n’a pas vu le temps passer en écrivant ces histoires. On s’est juste arrêté quelques minutes pour regarder le monde. Faire une pause.

Tiens, au fait, on n’a pas retrouvé l’autre chaussette. On a toujours une orpheline au fond du tambour du lave-linge.

Les 53 minutes du Petit Prince

Les 53 minutes du Petit Prince

C’est pas cool pour le Petit Prince ! Le dernier super porte-conteneurs français a été baptisé du nom de son auteur, Le Saint-Exupéry !

On veut bien faire des efforts pour ré-enchanter le monde, mais redonner de la poésie sur les océans du globe avec des colosses d’acier : Le Bougainville, Le Marco Polo, Le Jules Verne… Aujourd’hui, il y a près de 5 000 de ces navires gigantesques qui transportent 16 millions de boîtes.

Les chiffres sont impressionnants. Le Saint-Exupéry, c’est 400 mètres de long et 59 mètres de large, soit le plus gros porte-conteneurs jamais construit par un armateur français, en l’occurrence CMA CGM. Il peut transporter jusqu’à 20 600 conteneurs. Si l’on prend la totalité de ces boîtes métalliques et qu’on les aligne, cela représente un ruban de… 123 kilomètres.

Ces monstres des mers sont loin d’être complètement écologiques, puisqu’en termes de pollution soufrée, les 15 plus gros navires voyageant sur les océans répandent plus de soufre que le milliard de voitures en circulation sur la planète !

Paradoxe : l’inauguration en grande pompe du Saint-Exupéry au Havre, en présence des ministres français de l’Économie et des Transports, a eu lieu la semaine où Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a claqué la porte du gouvernement. Son commentaire : “Alors bien sûr que c’est une super performance technologique, comment le nier ! Mais est-ce bon pour la planète ? La réponse est non !”

Avec le néolibéralisme des années 1980, le conteneur est devenu le symbole de la mondialisation. Aujourd’hui, c’est 90 % des produits du quotidien occidental qui transitent par les mers…

L’invention du conteneur date du milieu du XXe siècle, mais c’est avec la guerre du Vietnam que sont utilisation va se généraliser. Avant, les marchandises étaient transportées en vrac… on chargeait, on déchargeait, c’était très long. Un bateau passait 50 % de son temps à quai. Aujourd’hui, il est en mer 90 % du temps. Le conteneur a changé le monde. On ne transporte plus des marchandises, on transporte des conteneurs. On gagne du temps.

Gagner du temps, le Petit Prince en parlait avec le marchand.
“Bonjour”, dit le petit prince. C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire.
“Pourquoi vends-tu ça ?” dit le petit prince.
“C’est une grosse économie de temps”, dit le marchand. “Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.”
“Et que fait-on de cinquante-trois minute ?”
“On en fait ce que l’on veut…”
“Moi, dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais doucement vers une fontaine…”

Le feu se propage

Le feu se propage

Au départ, c’est quasiment rien. Un détail, qui pourtant va allumer la mèche et provoquer une déflagration.

Au Chili, c’est le ticket de métro qui augmente de 30 centimes. En Inde, ce sont les oignons… les inondations de ces derniers mois ont eu comme conséquence de tripler voir de quadrupler le prix de l’oignon qui est l’aliment de base pour la population la plus pauvre.

Depuis quelques semaines, ce sont des milliers de Libanais qui sont dans les rues de Beyrouth et de Tripoli, au départ pour protester contre un projet de taxe sur WhatsApp et à présent pour dénoncer la corruption des dirigeants politiques.

En France, il y a les Giles jaunes qui expriment leur colère depuis une année. Dernièrement, ce sont les étudiants qui manifestent pour alerter sur leur précarité et les personnels hospitaliers qui se mettent en grève pour réclamer plus de moyens.

A chaque fois, un détail, une goutte d’eau qui fait basculer la foule. À première vue, on pourrait se demander : “Mais qu’est-ce que c’est que ce chaos partout dans le monde ?”

Et ça continue ailleurs. Au Soudan, le prix du pain a triplé. En Equateur, l’annonce de la fin des subventions sur les carburants a fait bondir les prix à la pompe de plus de 100 %. Et puis encore à Hong Kong, en Irak, à Barcelone, en Egypte, en Algérie, à Haïti, en Bolivie, au Venezuela, en Guinée. En Arabie Saoudite, le gouvernement a voulu s’en prendre au narguilé.

« — Le Chili et Hong Kong ! Ça n’a pourtant rien à voir, non ?

— Tu oublies juste le 11 septembre !

— Mais qu’est-ce que ça vient faire, le 11 septembre ?

— NYC bien sûr… mais il en existe un autre : le 11 septembre 1973 au Chili, c’est Pinochet qui renverse Allende et plonge le pays dans quinze ans de dictature avec l’appui de la CIA et l’arrivée d’économistes chiliens formés à l’université de Chicago, les bien nommés “Chigago boys”. Mais c’est aussi la naissance du néolibéralisme à marche forcée, un bulldozer économique qui va tout écraser ! C’est TINA, le slogan de Margaret Thatcher, la dame de fer du Royaume-Uni : “There is no alternative”. Circulez il n’y a rien à contester, rien à dire. Alors les gens baissent la tête. »

Cela fait plus de trente ans que partout dans le monde, ça se fissure pour les mêmes raisons : le pouvoir d’achat qui ne permet plus de vivre, l’accroissement des inégalités sociales, la précarité, le rejet massif d’une classe politique perçue comme privilégiée et déconnectée de la réalité. L’uberisation de la société. Alors la contestation devient contagieuse…

Et partout la même réponse. Dans un premier temps, les responsables politiques font machine arrière en suspendant ou retirant, ce qui a mis le feu, sauf qu’il est souvent trop tard. Le pouvoir en place découvre que le malaise est beaucoup plus profond. Alors pour mater la colère, on envoie la police pour une répression massive. La porte est entrouverte, il y a peut-être une alternative !

“Les monstres, ça n’existe pas !”

“Les monstres, ça n’existe pas !”

Adèle Haenel, on l’avait follement aimé dans le film de Robin Campillo, « 120 battements par minutes », en militante d’Act Up, au milieu des années 1980. Mais lundi soir, dans le live de Mediapart avec Edwy Plenel, ce que l’on a vécu, c’est tout autre chose. C’est un moment médiatique comme on en voit peu. Un basculement.

Pendant une heure, Adèle Haenel parle d’attouchements et de harcèlement sexuel, quand elle avait entre 12 et 15 ans. En 2002 repérée lors d’un casting, elle tourne son tout premier film, « Les Diables », réalisé par Christophe Ruggia. Durant une année, semaine après semaine, le metteur en scène va la tenir sous son emprise.

En avril de cette année, elle en parle à la journaliste de Mediapart, Marine Turchi, qui commence alors un long travail d’enquête pour retrouver des témoins et des preuves qui confirmeront les faits.

Lundi soir, nerveuse, Adèle Haenel, 30 ans, exprime sa colère, parle de sa décision de prendre la parole après tant d’années de silence. « J’ai vu récemment un documentaire sur Michael Jackson (“Leaving Neverland”, ndlr), qui m’a fait changer de perspective sur ce que j’ai vécu. J’ai compris qu’il ne s’agissait pas que d’une histoire privée, mais que c’était une histoire publique. »

Pendant une heure, elle va détailler, expliquer, parler des mécanismes qui se mettent en place, des corps maltraités, humiliés. Elle parle de cette société française qui n’écoute pas les femmes. « Il y a une violence systémique qui est faite aux femmes dans le système judiciaire. La justice doit se remettre en question. Il y a tellement de femmes que l’on envoie se faire broyer. » C’est plus d’une femme sur cinq qui avoue subir ou avoir subi des violences sexuelles.

Elle prend la parole, aujourd’hui, en combattante. Ce sont les mains d’Adèle Haenel qui se crispent. La peau du visage qui gratte. La mâchoire qui, par moment, se bloque quand les mots ne sortent pas. Mais ce sont surtout ses yeux, fatigués d’une colère contenue depuis tant d’années. Un regard d’une extrême puissance.

Alors bien sûr qu’Adèle Haenel est une personnalité publique, une actrice connue et reconnue, célèbre. Elle le sait et parle pour toutes les femmes qui ne peuvent le faire. « Aujourd’hui, c’est une responsabilité pour moi, parce que je suis en mesure de le faire, parce que je travaille suffisamment… »

Il faut écouter les mots d’Adèle Haenel pour mesurer la force de son propos. Ecouter, tétanisé devant l’écran, ce que l’actrice dit de la société, du rapport des hommes et des femmes. « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder. »

Au bout d’une heure, elle sortira de sa poche et lira une lettre qu’elle a adressé à son père qui lui conseillait de se taire. Juste l’envie d’écouter en silence les mots de l’évidence que chacun prend en pleine gueule.

« L’immobilité se nourrit de la peur. Et c’est ce qui peut pourrir les familles. » Quelque chose a basculé en ce début novembre 2019. Un moment Adèle Haenel…

Le bio, c’est bon. Vraiment ?

Le bio, c’est bon. Vraiment ?

Roulements de tambour, trompettes, paillettes et projecteurs : le bio est la star du moment. On ne parle, on ne jure plus que par le bio.

Déferlante du bio qui n’est plus réservé aux bobos fréquentant les enseignes spécialisées, non, aujourd’hui, plus de la moitié des ventes de produits bio se font en grandes surfaces.

Sauf qu’au supermarché, au rayon bio, on s’est tous posé la question devant un légume plastifié : « Et les mecs, rassurez moi, les courgettes ne sortent pas de terre recouvertes d’un préservatif, non ? Je fais l’effort d’acheter du bio et je me retrouve avec un emballage ou une barquette plastique, tout ça pour différencier le légume bio du non bio en libre service ! ».

Autre confusion sur les conditions de production du bio. « Je vais te dire, moi, quand j’achète des tomates bio, c’est un peu comme si je parlais avec le paysan de l’Aveyron qui les choisit pour moi… Et puis tu vois, la terre sur la tomate, c’est celle d’un jardin, d’un vrai jardin comme celui que ma grand-mère entretenait dans le Berry… Je sens que je fais un truc bien pour le paysan producteur, je fais un truc bien pour la planète. J’ai même l’impression d’être un peu militant,  en achetant mes tomates à 12 euros le kilo. Je vote écolo, je mange bio… et tu vas trouver ça excessif, mais je me sens dans la peau du Jean Moulin de la résistance bio. »

Sauf que de partout, la demande explose, et il faut produire encore et toujours plus pour satisfaire le citadin et ses envies de nourriture saines. Et c’est là qu’on découvre que le bio, ce n’est pas que dans l’Aveyron ou le Berry, c’est même surtout beaucoup plus loin, très loin. Au Maroc, en Espagne où l’on a recouvert de serres des milliers d’hectares pour produire du bio toute l’année. Quitte à chauffer les cultures l’hiver et à éclairer quand la lumière zénithale n’est pas suffisante.

Bio, ça ne veut pas dire éthique. En Espagne, ce sont souvent des conditions de travail dégradées pour les milliers de saisonniers qui viennent des quatre coins du monde. L’industrie agroalimentaire, à l’odeur alléchée, s’est engouffrée dans la brèche comme le loup dans le bergerie. Certains parlent même d’agriculture bio industrielle.

A l’image de certains élevages bio de poules pondeuses qui respectent les directives européennes permettant l’attribution du précieux label. Espace pour chaque gallinacé, qualité du sol, nature de la ration alimentaire. Sauf que rien n’est précisé sur le nombre de volatiles… et l’on se retrouve, en Italie par exemple, avec des élevages certifiés bio, de plus de 100 000 poules.  Bien loin de l’éleveur de l’Aveyron qui nourrit avec attention ses poules au maïs régional, pour avoir une belle couleur de jaune.

La prochaine étape, ça va être de s’attaquer au problème du trop. Le trop de tout. Alors, si on mangeait moins pour mieux manger ?

La récompense aléatoire

La récompense aléatoire

L’autre soir, on a revu avec plaisir “I comme Icare”, le thriller politique d’Henri Verneuil. On avait en tête la scène inspirée de l’expérience de Milgram mise au point dans les années 1960, permettant de tester un sujet à la soumission et à l’autorité.

La boîte de Skinner a été développée à Harvard dans les années 1930. On place une souris devant un distributeur de nourriture. La souris appuie sur le bouton, les graines tombent. La souris a faim, elle appuie sur le bouton, les graines tombent. Simple, la souris est maîtresse du dispositif, elle a parfaitement compris comment ça fonctionnait.

On perturbe maintenant le dispositif. Quand la souris appuie sur le bouton, tantôt les graines tombent, tantôt pas, tantôt beaucoup, tantôt très peu… la souris comprend vite qu’il y a un côté aléatoire à la récompense et qu’elle ne contrôle pas le dispositif.

Et là, ça coince, ça coince si fort que la souris appuie en permanence sur le bouton et devient complètement dépendante. Qu’elle soit rassasiée ou pas, elle continue à appuyer sur le bouton. C’est ce qui a donné naissance aux machines à sous dans les casinos et c’est aujourd’hui ce mécanisme de la récompense aléatoire qui est derrière un grand nombre de réseaux sociaux et d’applications, comme Facebook, Instagram, Twitter, Tinder ou autres…

Car pour ces réseaux sociaux qui ont accès à nos données personnelles et comportementales, capter l’attention des utilisateurs est devenu l’objectif principal. On peut parler d’une économie de l’attention. Ce n’est pas une simple évolution technologique, mais bien le fruit d’un modèle économique.

Toute la journée, les algorithmes de plus en plus puissants essaient d’attirer notre attention. « Non mais je ne comprends pas, cette photo sur Instagram n’a recueilli que 12 cœurs. Il faut que j’en poste une autre qui sera mieux appréciée… »

Cette obsession à capter notre attention a transformé nos smartphones en machines à sous de casino. J’aime/Je commente/Je partage… Comme la souris pour obtenir des graines du distributeur, nous appuyons toute la journée, n’ayant pas prise sur ce mécanisme de récompense.

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