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Pauses by Noise

Pendant le confinement, retrouvez-nous le lundi, le mercredi et le vendredi, pour de nouvelles Pauses by Noise.

Du coup, c’est clair !

Du coup, c’est clair !

Alors bien sûr que les tics de langage, cela a toujours existé, mais qu’est-ce qui s’est passé pour qu’aujourd’hui, au bureau, aux terrasses de café, à la radio ou à la télévision, cela prenne autant de place dans les discussions ?

On sent bien que ça agit pour retenir l’attention de l’autre… pour qu’il n’y ait pas de décrochage. On est tellement flippé à l’idée que l’autre ne soit pas attentif, qu’on n’arrête pas de l’attraper à coup de tics. “En fait, j’attendais Régis, et là tu vois, il était en retard. Du coup, j’ai encore attendu et du coup quand il est arrivé, t’as vu, j’étais en colère… voilà, c’est clair non ?”

C’est comme si on était en train d’expliquer un truc complexe et qu’il fallait articuler tout ça comme un prof de physique devant un tableau noir. Sauf que souvent, ce qu’on raconte est d’une banalité sans nom. Ça prend les apparences d’une articulation logique, sauf que souvent, il manque le deuxième élément.

“Du coup, j’avais faim, j’ai pris une banane, et là du coup, j’avais plus faim.” On structure la phrase qui devient tellement tendue du string, que le discours se retrouve saturé par la répétition. On en arrive à ne plus entendre que ça… le pivert qui frappe à coup de “du coup” !

Le truc, c’est que c’est vite contagieux. Et plus on remarque ces petits mots, plus on se chope le virus, et l’on se met à en mettre partout. La semaine passée, on participait à un jury et on fait remarquer avec diplomatie, à un étudiant que le “du coup” est vraiment trop fréquent dans sa démonstration orale, que cela en devient irritant, au point que l’on ne perçoit plus ce qu’il veut dire.

À la fin de la présentation, un membre du jury se penche vers nous : “Tu sais quoi ? J’ai compté pour être sûr, tu as dit quinze fois ‘C’est important !’ donc, fais gaffe, on est tous contaminés par les tics de langage. Et puis, tu sais, faut pas juger, on n’a pas le même âge… il y a comme un truc d’appartenanance derrière tout ça. Tu dis ‘du coup’, parce que tu l’as repéré chez les autres. C’est comme une façon de faire partie d’un groupe… le groupe des ‘Du coup’ !”

À la grande époque de “France Soir”, Pierre Lazareff, le directeur de la rédaction, avait punaisé sur le mur de son bureau cet avertissement : “Une phrase, c’est un sujet, un verbe, un complément. Pour les adjectifs, me prévenir. Au premier adverbe, vous êtes viré !” Un poil excessif, le Pierrot, mais c’est ce qu’il avait trouvé de mieux pour informer au plus juste, sans débordement d’effets de langage. Pour informer clairement. Du coup, c’est clair.

Murs rouges

Murs rouges

… Non mais, tu te rends compte ? Non seulement, je viens de me prendre deux avis super négatifs sur la plateforme, mais je ne peux pas partir en vacances en ce moment, et je ne sais pas comment me débarrasser de ces bestioles… Je me suis renseignée, il paraît que ce fléau gagne tous les quartiers parisiens ! Aujourd’hui, c’est des immeubles entiers qui sont infestés.

— Mais tu as loué ton appart à un éleveur de chiens ?

— Non, ça n’a rien à voir avec l’hygiène, c’est pas des cafards ! Mon appart, on pourrait le trouver dans “AD” ou “The World of Interiors”. Il est très design. J’ai regardé sur le forum de Airbnb, rubrique “punaises”… Et là, c’est le délire, des dizaines de témoignages de gens affolés qui ne savent pas quoi faire. Genre panique chez Airbnb qui constate que sur Paris, les gens louent moins. Le truc, c’est que personne n’en parle, c’est tabou. C’est comme si tu disais que chez toi, c’est un taudis.

— Airbnb, oui, bien sûr, c’est super, mais les gens n’arrêtent pas de bouger. Et donc, ils chopent des punaises à Madrid, les rapportent à Londres dans leurs bagages, avant de débouler chez toi près de la place de la République. C’est logique tout ça… La location des apparts à Paris ouvre la porte à tout ce qui vient de l’extérieur, du fric pour les propriétaires et des punaises pour les intérieurs. Airbnb, c’est des algorithmes et des mecs qui vivent dans le futur… Ils n’ont pas pensé aux insectes nuisibles.
Moi, ce que j’ai lu, c’est que ces fichues bestioles n’aiment pas trop le vert et le jaune… et qu’elles raffolent du rouge. J’ai un pote, il a fait ça : tu recouvres les murs de ta chambre en rouge, genre rouge passion, et là, tu poses du double face sur au moins un mètre de haut. Les punaises rappliquent et restent collées contre l’adhésif. Mais fais gaffe. Mon pote, il a scotché les punaises, mais il a aussi  retrouvé son chien, le poil collé contre le mur.
Après, l’autre solution, c’est de demander à ton locataire Airbnb qui arrive de New York de se déshabiller sur le palier, pour vérifier qu’il n’a pas de piqûres sur le corps. Et s’il est clean, tu lui dis que la chambre rouge, c’est pour qu’il s’éclate bien !

— Euh, j’avais pas vu les choses comme ça. J’imaginais plutôt un truc du genre bombe insecticide, moins sexe peut-être, non ?

Au moins trois doigts !

Au moins trois doigts !

“Hé, Madame, c’est pas possible, j’ai mal au bras d’écrire si longtemps !” Faut dire qu’ils ont l’habitude des écrans qui répondent immédiatement. Et là, on leur demande de prendre le temps, de former des lettres.

“Et puis y’a pas que ça, c’est même une histoire de main, de doigt. Plus ça va, moins ils réalisent de trucs manuels qui demandent de la dextérité et du temps. Du coloriage, du pliage, du découpage… Faire un pompon avec du carton et de la laine, c’est toute une galère !”

La main, pour les gosses aujourd’hui, se résume à l’index. Sauf que pour écrire, il faut au moins utiliser trois doigts ! Et l’on a constaté que l’articulation de l’index des enfants évoluait, elle se plie dans l’autre sens que celui dont on a besoin pour tenir un crayon. Tenir un crayon devient compliqué.

Aux États-Unis, on en revient, du tout numérique où l’on écrivait uniquement au clavier (en 2016, c’étaient 45 États sur 50 qui donnaient la priorité au clavier). L’écriture manuelle refait surface dans les petites classes. Car écrire à la main permet de mieux mémoriser les lettres, les mots. Quand on écrit au clavier, on tape sur des touches, c’est toujours le même geste.

En 2007 déjà, Bill Gates et Steve Jobs débattaient du problème. Le fondateur de Microsoft défendait l’écriture manuscrite sur une tablette à l’aide d’un stylet, quand le gourou de Apple jugeait le stylet ringard et dépassé.

Pour qu’on comprenne bien la nuance, la maîtresse prend un exemple simple. “En écrivant à la main, même si on fait la même lettre, elle sera différente selon le mot. Si j’écris ‘en’ et ‘on’, le ‘n’, je ne le fais pas de la même manière, et ça crée une mémoire motrice, qui est réutilisée par notre cerveau, quand on doit identifier visuellement les lettres. Quand on apprend les lettres au clavier, on ne crée pas cette mémoire motrice. Ce qui est sûr c’est que l’écriture manuscrite peut rapidement disparaître, c’est peut-être la dernière génération d’enfants que je vois écrire en classe.”

Et la maîtresse de se retourner vers nous et de poser la question. “Et vous, au quotidien, vous écrivez beaucoup avec un crayon et un papier ? Vous envoyez des mails, vous utilisez votre smartphone… Ça fait combien de temps que vous n’avez pas écrit ?”

“Va dehors, tu verras loin !”

“Va dehors, tu verras loin !”

Et c’est bizarrement deux fois plus que dans les années 1970. Alors on se dit : “Mais qu’est-ce qui s’est passé en cinquante ans pour que les mômes deviennent tous flous ?”

On a, bien évidemment, fait reporter la faute sur les écrans d’ordinateur et les jeux vidéo. “Bon là, faut vraiment arrêter de jouer à Pokémon, tu poses ta DS et tu prends un livre… Comment ? Non, pas un manga !”

Sauf qu’aucune étude scientifique n’a jamais démontré la relation de cause à effet. Alors, c’est quoi ? En fin de compte, ça serait beaucoup plus simple que ça… La myopie serait liée à notre exposition à la lumière naturelle.

La lumière agit sur la diffusion de dopamine qui a un impact direct sur la croissance de l’œil. La myopie, c’est un œil qui se développe trop. La diffusion de dopamine permettrait justement de limiter la croissance du globe oculaire.

Depuis cinquante ans, notre façon de vivre a évolué. Les enfants et les adolescents restent plus facilement à l’intérieur des appartements, ils pratiquent moins de loisirs dehors et sont donc moins exposés à la lumière.

Un autre élément est à prendre en compte dans le développement de la myopie : le fait qu’à l’extérieur, les enfants concentrent leur regard sur des objets plus éloignés qu’à l’intérieur. En focalisant des distances différentes, l’œil n’arrête pas de faire une gymnastique de mise au point qui limite, là encore, la myopie.

Et l’on revient quand même aux écrans d’ordinateur ou de jeux vidéo, où l’œil est très proche de ce qu’il regarde. En jouant ou en passant plus de temps à l’extérieur, l’enfant reçoit plus de lumière et fait travailler en permanence ses yeux.

Autre conséquence de la vision rapprochée, l’enfant qui lit trois livres par semaine a plus de chances de développer une myopie que celui qui tape dans un ballon pendant des heures, en rentrant de l’école. Ou alors, il faut lire dehors et pas allongé sur son lit !

“C’est vrai ça, t’as déjà vu un joueur de foot avec des lunettes ? Eh non ! Pas de lecture de près (ni de loin). Ni Flaubert ni Musso. Du matin au soir à l’extérieur, le footeux court après un ballon qui rebondit comme une puce d’eau. L’oeil travaille autant que les cuisses. Tout ça en se gavant de bonne lumière du jour. Résultat, pas de myopes sur les terrains de foot.”

Chacun sa petite histoire

Chacun sa petite histoire

Plus de trente-cinq ans après, on reste scotché, médusé, là, sur le trottoir. Alors bien sûr, on entre et on prend le disque à pleines mains. On le retourne, on le sort de sa pochette, vieux réflexe de l’époque où l’on regardait toujours la qualité du vinyle.

Et là, bien évidemment que l’on va l’acheter. À 8 euros, il n’y a pas à hésiter. On ne pense même pas qu’on n’a plus rien comme matériel pour l’écouter. Plus de platine disque, d’ampli ni d’enceinte.

On avait adoré, complètement adoré ce disque ! Faut dire qu’à vingt ans, quand tu es aux Beaux-Arts et que tu achètes un disque qui explose tous tes sens… C’est largement plus excitant qu’une Rolex à 50 ans. Là, c’était le monde qui s’ouvrait, genre Moïse dans les Dix Commandements.

Une putain de pochette. Incroyable d’imaginer ça en 1981, ces quatre visages rouges bidouillés numériquement comme des masques. On apprendra plus tard, bien plus tard, que c’était le graphiste américain Tibor Kalman qui avait créé la pochette.

Et puis la musique. Des rythmes africains funky, un mélange de styles dans tous les sens et de l’invitation à bouger. Ça se prend pas au sérieux et pourtant c’est super bien calé. Brian Eno aux commandes. On avait l’impression de voir le monde autrement. De découvrir…

Alors oui, bien évidemment qu’on achète le disque. On rentre chez soi et on se précipite sur YouTube pour écouter “Remain in Light”… faut bien l’écouter quand même. Et là, on se dit que c’est quand même étrange ce besoin que l’on à partir d’un certain âge de retrouver, d’acheter ce qui a bercé notre jeunesse.

On l’avait senti venir vers la quarantaine. C’était il y a plus de dix ans, en regardant “State of Play”, une série britannique diffusée par BBC One. Une scène en particulier. La femme d’un politicien britannique interpelle un journaliste après avoir regardé sa bibliothèque de CD. “C’est étonnant : passé un certain âge, on ne retrouve que des compilations sur les étagères. c’est comme si les mecs ne voulaient pas prendre de risques après 40 ans.”

Passé 40 ans, on a tous plus ou moins le sentiment que notre petite histoire, unique, personnelle, n’est faite que de souvenirs. Des centaines, des milliers de petites choses qui vont mourir avec nous. Que l’on ne peut pas préserver.

Alors, on va commencer à retrouver des éléments de cette petite histoire. Un meuble, une lampe, un livre, un disque. Comme si l’on reconstruisait ce qui pourrait ressembler à un mini-musée personnel. Pour que la petite histoire raccroche à la Grande !

Pour écouter l’album “Remain in Light”, c’est ici

Des branches dans le ciel

Des branches dans le ciel

S’allonger dans l’herbe. On ne pense à rien d’autre et on regarde les branches, les feuilles au-dessus de soi. Le tronc de l’arbre, les branches. Et là, aller savoir pourquoi, une idée revient, un truc lu entre la “Vierge aux rochers” et le “Saint Jean-Baptiste” et son doigt d’honneur.

Une anecdote à propos de Léonard de Vinci. Pas le vautour que Freud a cru entrevoir, à propos de “La Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne”. Trop connu le coup de la fellation subliminale… Non, un truc simple mais que personne n’avait remarqué avant Léonard et que l’on n’a pas su expliquer depuis.

Juste là, étendu dans l’herbe, sous un arbre. Et là, comme Léonard à la Renaissance, on regarde le tronc et les branches. Juste ça… Et tu remarques un détail… un arbre pousse presque toujours de la même façon… et presque toujours, l’épaisseur totale des branches à une hauteur donnée est égale à l’épaisseur du tronc. C’est tout !

C’est pas compliqué, mais ça nous bluffe. Des millions de gens ont vécu dans les forêts, au milieu des arbres et il fallut qu’un peintre, un artiste, un penseur, un ingénieur avant la lettre, s’allonge sous un arbre, pour voir ce que personne n’avait vu.

En quelques minutes, Léonard va établir une règle qui deviendra quasi mathématique et qui annonce les fractales de Mandelbrot. Lorsque le tronc d’un arbre se divise en deux branches, la section totale de ces branches secondaires sera égale à la section transversale du tronc. Si ces deux branches se divisent à leur tour en deux branches, la zone des sections des quatre branches supplémentaires sera égale à la superficie de la section transversale du tronc. Et ainsi de suite, un enchaînement sans fin. Et ça nous emmène dans des abîmes de feuillage.

On est toujours allongé et l’on se dit que c’est incroyable, la nature. Et rien que d’y penser, ça va nous occuper tout l’été. Maintenant on va fermer les yeux et entamer une sieste réparatrice… on verra plus tard pour une deuxième idée fulgurante. Là, allongé sous le tilleul, on se dit que l’on est vraiment bien.

Le retour des Treets

Le retour des Treets

Nés en 1955, les célèbres Treets, c’étaient trois composantes terriblement efficaces. Des cacahuètes enrobées de chocolat, un paquet jaune, et un slogan. À l’époque de leur disparition, on avait parlé du propriétaire de la marque, l’Américain Mars, qui ne souhaitait pas faire d’ombre à son produit phare M&M’s. Il avait donc enterré les Treets. Au point que l’an passé, il n’a pas renouvelé ses droits de propriété et la marque est tombée dans le domaine public.

Et là, ni une, ni deux, Lutti, le numéro 2 de la confiserie en France après Haribo, s’est engouffré dans la brèche pour racheter le nom et relancer les Treets en Europe. Trente ans après, tout est pareil : même logo, même produit, seul l’emballage est passé du jaune à l’orange, comme les TGV des années 1980. Une façon de s’éloigner du paquet de M&M’s et de ne pas être en concurrence frontale.

Changement d’époque. Le bonbon est devenu “responsable”, le paquet “recyclable” et le cacao, bien évidemment, issu du commerce équitable. Des mots qui sont devenus les mantras de notre temps.

Trente ans, c’est le temps nécessaire pour que la nostalgie joue à plein. Il faut que ça titille celui qui ado, volait un paquet au comptoir de la boulangerie. Car le consommateur visé est plus âgé que celui qui picore des M&M’s, plus âgé que la génération des écrans.

Lutti remet sur le marché un produit identique à un autre. Treets, c’est la même chose que M&M’s. Sauf que pour les nostalgiques, c’est pas du tout pareil. “Moi, le souvenir que j’en ai, c’est que les Treets, ils étaient plus gros. La cacahuète, oui, elle était plus grosse… et puis quand même, c’était pas le même goût, les Treets, ça sentait plus le chocolat.”

Les Treets, c’est le goût des années 1980 : Al Pacino dézinguant à tout va dans “Scarface”, le tube “Tainted Love” de Soft Cell, le goût du Chamonix orange ultra sucré, les premières disquettes souples 5,25 pouces de 360 ko… quand tu stockais l’équivalent d’un timbre poste sur ton PC, le Walkman de Sony… quand t’écoutais “Purple Rain” de Prince… en mangeant des Treets.

C’est un peu comme si l’on avait retrouvé les moules de fabrication des Treets et que l’on relançait la chaîne de production. “Allez les p’tits gars, on va s’y remettre, on va les sortir ces putains de bonbons que la génération smartphone n’a jamais fait fondre dans sa bouche. Et si vous bossez bien, avant le déjeuner, promis, vous aurez droit à un verre de Tang !”

Roth, pas lu !

Roth, pas lu !

“Bon, donc on fait quoi quand on n’a rien lu de Roth ?” Oui, on passe pour une buse… et on fait profil bas, en mesurant l’abîme d’avoir fait l’impasse sur une légende vivante. Car lorsqu’on est cultivé, la question ne se pose même pas. Sauf que l’on ne vient pas de ce milieu, où la culture prend beaucoup de place… On vient d’un milieu, où il n’y avait pas de livres. Les livres sont venus plus tard.

On a commencé à lire, avec en tête cette blague de gosse : “Tu fais comment pour manger un éléphant ? Eh bien, tu le manges morceau par morceau.” Donc on lit tranquillement, livre après livre… sans se soucier de savoir si au bout du compte on aura lu tous les auteurs incontournables.

“Mais on doit obligatoirement parler d’un livre qu’on a lu… ou pas lu ?” Alors ça se fait, ça se fait même beaucoup… on lit aussi pour ça. Pour parler de ce que l’on a lu ! On lit pour poser des repères. Comme sur un plateau de jeu, on place ses références. Flaubert, Céline, Balzac, Hemingway… un peu comme une carte de visite ou un CV. L’intérêt des repères, c’est que tu passes facilement d’un auteur à l’autre, sans laisser de prise à la personne avec qui tu discutes.

Important, le contournement ! Car lorsqu’on n’a pas lu un livre, la personne avec laquelle on parle… ne l’a peut-être pas lu non plus ! Et c’est là où tu chausses des skis pour gentiment glisser vers Houellebecq ou Despentes que tu connais mieux.

Une star littéraire qui meurt, c’est des milliers de gens qui rentrent dans une librairie pour acheter ses romans.
— Il vous reste des livres de Philip Roth ?
— Non, désolé, mais là, depuis ce matin, depuis l’annonce de sa mort, c’est incroyable, j’ai tout vendu !

Donc, le mec, il est mort, et là on se dit, impatient : “Il faut que je lise aujourd’hui un de ses bouquins”, alors que la veille on n’y aurait même pas pensé. Et de redescendre sur Terre : “Hé mec, c’est Philip Roth qui est mort, c’est pas ses bouquins qu’on a détruits. Reste cool, continue comme avant, lis tranquillement les auteurs que tu aimes. Personne ne t’en voudra, si t’as pas lu Roth.”

Mais là, depuis quelques jours, on le sent bien Philip Roth, on va commencer par une nouvelle de “Goodbye, Columbus” : une jeune fille juive qui perd son stérilet dans une piscine publique.

Le métro, le matin…

Le métro, le matin…

On entend des conversations, on voit les écrans de portable… on laisse traîner ses yeux et ses oreilles. Ou plutôt, il faut bien l’avouer, on est terriblement attiré par l’intimité de l’autre. On est terriblement curieux de ces dialogues humains attrapés au hasard. Faut croire que c’est comme ça. Il y a tellement de monde, que l’on arrive à s’imaginer invisible. La fille blonde, là, juste là, qui sourit en lisant un texto…

Il y a onze ans, Riad Sattouf commençait à dessiner une chronique hebdomadaire dans “Charlie Hebdo”. “La Vie secrète des jeunes”, c’est aujourd’hui, trois albums. Des tranches de vie d’une époque que nous voyons passer, sans vraiment la regarder. Un regard précis, cynique, dérangeant. S’asseoir à la terrasse d’un café et observer. Écouter un couple dans le métro, en train de s’insulter. Ça passe sous nos yeux, Sattouf l’attrape.

Intéressant le métro, car tellement caractéristique des différentes catégories sociales. Il y a ceux que l’on voit, qui tous les matins partent à la même heure, que l’on repère rapidement, et ceux qui s’y sont installés car ils n’ont pas d’autres lieux où aller. Ceux qui interpellent pour demander une pièce, un Ticket Restau… un sourire. Et puis ceux que l’on ne voit jamais, parce que pour eux, le métro est trop populaire, trop dangereux, trop sale.

Les saynètes dessinées par Riad Sattouf, on les a toutes côtoyées un jour. Et c’est peut-être ce qui nous met mal à l’aise : on se rend compte de ce que l’on n’a pas vu. Des moments de banalité extrême, mais qui en racontent beaucoup sur les obsessions du quotidien.

Particularité du style Sattouf : il retranscrit le langage du métro, du bus de la terrasse de café, comme s’il s’agissait de textos. Et ça sonne juste, car c’est ce que l’on perçoit. Les gens, les jeunes parlent comme ils tapent sur leur smartphone. “Oui, T’Sé quoi, j’vé…, atend, T’Sé quoi, j’vé passer.”

Le métro, le matin, c’est souvent l’occasion de découvrir que la normalité du silence ambiant dévoile des petits grains de sable visuels. Là, le mec à côté ? C’est normal, cette patte d’ours en peluche orange qui sort de son blouson ?

Et l’on entend Jean-Claude Van Damme sur la ligne 9 du métro parisien : “Selon les statistiques, il y a une personne sur cinq qui est déséquilibrée. S’il y a quatre personnes autour de toi et qu’elles te semblent normales… c’est pas bon !”

“I’m the Dude, man !”

“I’m the Dude, man !”

En 1998, « The Big Lebowski », quasi contemporain de « Matrix », annonçait la révolution numérique dans laquelle nous nous sommes trouvés propulsés au XXIe siècle. Parce que, faut bien se l’avouer, qu’est-ce qu’on s’est pris dans la gueule, depuis vingt ans. La classe du Dude, en peignoir pourri et sandales de cuir, loser magnifique, branleur héroïque, c’est sûr qu’on est loin des winners en veste casual chic Gucci et baskets Balenciaga.

Fini, le temps de la glande, du rien faire, du lever à pas d’heure. Notre quotidien est devenu startupé, chaque déplacement s’est ubérisé. On n’arrête pas de faire des to do lists qui s’allongent sans que l’on comprenne ce qui se passe. On est devenu « manager » de notre quotidien. Et le week-end, c’est encore pire. Il faut faire le ménage, les courses, les lessives, ranger l’appart, descendre les poubelles. On enchaîne sur une expo « incontournable » qui va bientôt fermée ! Arrivé sur place, 45 minutes de queue, car bien évidement que tout le monde se dit la même chose. Pareil pour le film événement qui ne va plus être à l’affiche dans une semaine ! Le resto qui vient d’ouvrir, une page dithyrambique dans le Fooding ! Le rythme de la semaine a débordé sur le week-end.

Alors oui, échapper, le temps d’un café, au diktat de la performance individuelle. « Non désolé, là, je ne suis pas en train de réfléchir à un énième projet à venir. Non là tu vois, on est samedi, je bois un café allongé, et… comment te dire, je ne pense à rien, sinon à boire un café allongé un samedi à 11 heures, en regardant par la fenêtre. » « Fuck it, Dude. Let’s go bowling. »

Reprendre un café et se dire qu’on va se trouver un pull. Acheter un pull à l’approche de l’hiver. On va juste faire ça… trouver un pull. Le garder sur soi, en sortant de la boutique. Et marcher sans  but précis, en se disant qu’on a bien chaud, là, le long du canal Saint-Martin. Et ça sera tout pour la journée, « Go slow, man ». Et de repenser au Dude.
— Vous avez un emploi, Monsieur Lebowski ?
— Permettez-moi de remettre les pendules à l’heure. Je ne suis pas Monsieur Lebowski, c’est vous Monsieur Lebowski. Moi, je suis le Dude, c’est comme ça qu’il faut m’appeler. […]
— Avez-vous un emploi, monsieur ?
— Un emploi ?
— Ne me dites pas que vous cherchez un emploi dans cette tenue un jour de semaine ? »
— Un jour de… Quel jour on est ?

Un nuage à l’horizon

Un nuage à l’horizon

Et puis non, pas du tout, pas grand chose à voir avec de l’évanescence nuageuse. C’est juste des usines de stockage externalisées. Des gros hangars en tôles métalliques avec des milliers d’ordinateurs dedans. Le gros hangar qui s’occupe des 310 millions d’utilisateurs européens de Facebook est installé à Luleå, au nord de la Suède. Et c’est monstrueusement impressionnant… 320 mètres de long (c’est à quelques mètres près la hauteur de la tour Eiffel), 100 mètres de large, 30 de haut. A l’intérieur des dizaines de milliers de serveurs. Difficile de savoir exactement, car Facebook refuse de communiquer des chiffres. Au cas ou on ne l’aurait pas bien compris, ça précise la politique de Facebook : la transparence s’applique aux utilisateurs, mais pas à l’entreprise.

Mais pourquoi ont-ils été installer leur bunker sécurisé dans cette zone désertique, genre « Blade Runner 2049 »? Tout simplement, parce qu’il fait froid à Luleå, très froid. Le problème des data centers, c’est que ça dégage énormément de chaleur, et là, en bordure du cercle polaire, il y a juste à ouvrir la porte pour refroidir toute cette montagne de technologie. Des gros data centers, avec tout plein d’ordinateurs dedans, il y en aurait plus de 2 000 dans le monde. Des coffres-forts numériques peints en couleurs neutres et ne portant aucune enseigne. On est pas très loin de ce qui entoure le militaire, voire le camouflage.

Alors bien sûr, quand on nous dit que nos photos, nos coordonnées, nos conversations, nos mails, nos documents sont stockés là dedans, c’est beaucoup moins poétique. Quand on nous dit que demain, on n’aura plus de disques durs, plus d’unités centrales, plus de stockage à la maison… c’est à la fois très tentant et très effrayant. C’est juste demain, pour ne pas dire aujourd’hui.

« Cela m’inquiète que tout passe par le cloud. Je pense qu’il va y avoir des problèmes terribles dans les cinq prochaines années. Avec le cloud, rien ne vous appartient. Plus on y transfère des données, moins on garde le
contrôle. » C’est Steve Wozniak, le cofondateur d’Apple qui évoquait ses inquiétudes il y a deux ans. Faut dire que l’ancien compagnon de route de Steve Jobs a quitté Apple en 1987… Il devait déjà être un peu rabat-joie avec ses messages de sinistrose.

La ligne de désir

La ligne de désir

Les chiens de chasse s’engouffrent dans ce genre de passage pour remonter jusqu’au gibier. Ils sentent l’odeur du poil laissée sur l’herbe. Donc on est passé par là. On a quitté le sol goudronné pour traverser au milieu de la pelouse. Et puis, un autre jour, deux ou trois promeneurs nous ont imités.

Et le passage est soudain apparu. Il s’est affirmé en dessinant l’absence du marcheur qui a coupé court. L’herbe ne pousse plus, la ligne de terre appelant chacun à emprunter ce nouveau tracé, juste à côté du chemin officiel et stable. Car plutôt que de marcher sur un sol bétonné, goudronné… on a préfèré fouler du pied la terre, quand ce n’est pas de la boue. C’est une véritable invitation.

Une possible légende urbaine indique que sur certains campus américains, les concepteurs attendent la deuxième année pour réaliser les routes, une fois les chemins de traverse tracés par les étudiants. Car on ne les voit pas immédiatement, c’est souvent quand il a neigé, que l’on découvre ces passages, à la façon des traces des animaux. Les chemins apparaissent. On appelle ça une « ligne de désir » , ou desire path. Gaston Bachelard a fait vivre ce terme poétique dans son livre La Poétique de l’espace en 1957.

C’est tout simple, mais à chaque fois que l’on emprunte ce chemin de « braconnage », on a le sentiment de trouver une forme de liberté sur ce qui nous est imposé, ce qui est tout tracé. C’est un vrai choix. L’on se dit que « Ça ne se fait pas », que « Je ne gagne finalement que quelques secondes », mais ça fait un bien fou de couper à travers. Peut-être même que l’on se sent vivant, en s’engageant dans cette ligne de désir.

Une ligne au sol, une absence empruntée par d’autres personnes en quête de liberté. Choisir son chemin, marcher un pas de côté, rester vivant. Laisser une trace éphémère.

Vous avez tout vu !

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