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Pauses by Noise

Retrouvez-nous, chaque jeudi, pour une nouvelle Pause by Noise.

Le métro, le matin…

Le métro, le matin…

Le métro, le matin. Suivant les lignes, suivant les heures, c’est peut-être là que l’on sent le mieux ce qui se passe dans la société. On est assis ou debout, très prêt des autres voyageurs. Trop prêt souvent.

On entend des conversations, on voit les écrans de portable… on laisse traîner ses yeux et ses oreilles. Ou plutôt, il faut bien l’avouer, on est terriblement attiré par l’intimité de l’autre. On est terriblement curieux de ces dialogues humains attrapés au hasard. Faut croire que c’est comme ça. Il y a tellement de monde, que l’on arrive à s’imaginer invisible. La fille blonde, là, juste là, qui sourit en lisant un texto…

Il y a onze ans, Riad Sattouf commençait à dessiner une chronique hebdomadaire dans “Charlie Hebdo”. “La Vie secrète des jeunes”, c’est aujourd’hui, trois albums. Des tranches de vie d’une époque que nous voyons passer, sans vraiment la regarder. Un regard précis, cynique, dérangeant. S’asseoir à la terrasse d’un café et observer. Écouter un couple dans le métro, en train de s’insulter. Ça passe sous nos yeux, Sattouf l’attrape.

Intéressant le métro, car tellement caractéristique des différentes catégories sociales. Il y a ceux que l’on voit, qui tous les matins partent à la même heure, que l’on repère rapidement, et ceux qui s’y sont installés car ils n’ont pas d’autres lieux où aller. Ceux qui interpellent pour demander une pièce, un Ticket Restau… un sourire. Et puis ceux que l’on ne voit jamais, parce que pour eux, le métro est trop populaire, trop dangereux, trop sale.

Les saynètes dessinées par Riad Sattouf, on les a toutes côtoyées un jour. Et c’est peut-être ce qui nous met mal à l’aise : on se rend compte de ce que l’on n’a pas vu. Des moments de banalité extrême, mais qui en racontent beaucoup sur les obsessions du quotidien.

Particularité du style Sattouf : il retranscrit le langage du métro, du bus de la terrasse de café, comme s’il s’agissait de textos. Et ça sonne juste, car c’est ce que l’on perçoit. Les gens, les jeunes parlent comme ils tapent sur leur smartphone. “Oui, T’Sé quoi, j’vé…, atend, T’Sé quoi, j’vé passer.”

Le métro, le matin, c’est souvent l’occasion de découvrir que la normalité du silence ambiant dévoile des petits grains de sable visuels. Là, le mec à côté ? C’est normal, cette patte d’ours en peluche orange qui sort de son blouson ?

Et l’on entend Jean-Claude Van Damme sur la ligne 9 du métro parisien : “Selon les statistiques, il y a une personne sur cinq qui est déséquilibrée. S’il y a quatre personnes autour de toi et qu’elles te semblent normales… c’est pas bon !”

La fin d’une utopie

La fin d’une utopie

Le 1er mai dernier, on est parti découvrir le Familistère de Guise, dans l’Aisne, pas très loin de la Belgique. Tous les ans, la fête du Travail est l’occasion de rappeler l’aventure utopiste de Jean-Baptiste André Godin, un industriel du XIXe siècle, qui bâtit un Palais social pour les ouvriers de son usine de poêles en fonte.

C’est finalement très troublant de sentir les résonnances avec ce que l’on vit aujourd’hui. Ce miroir Révolution industrielle / Révolution numérique.

Au XIXe naissant, le capitalisme prêchait l’avènement des machines comme un facteur de progrès, qui allait permettre à la société de mieux vivre. Déjà, le discours sur l’avenir et son monde meilleur. Sauf que, très jeune, Godin parcourt la France pour perfectionner son métier de serrurier. Et là, surprise, ce qu’il découvre, c’est la misère et l’exploitation des travailleurs par une classe privilégiées. C’est douze à quinze heures de travail par jour. On parle d’avènement de la machine au service du peuple mais sur le terrain, l’asservissement généralisé est devenu la règle.

De retour dans le Nord, Godin devient rapidement un industriel à la tête d’une importante fonderie et manufacture de poêles à charbon en fonte de fer. Sauf que son projet est beaucoup plus ambitieux : il est persuadé qu’il peut créer un modèle de société nouvelle, plus égalitaire. Plus juste.

En 1842, Godin découvre les écrits du philosophe Charles Fourier et c’est le déclic. Son phalanstère à lui sera un familistère bien réel. À proximité de son usine de Guise, il fait bâtir, à partir de 1859, un complexe d’habitat collectif destiné à accueillir jusqu’à 2 000 personnes. Un Palais social qui offre “les équivalents de la richesse” à ses habitants.

Le Familistère mettait à la disposition de la communauté les avantages habituellement réservés aux individus fortunés. L’hygiène, la santé, l’éducation, le confort, les loisirs. Godin est persuadé que l’émancipation sociale peut profiter à tous. Dans un premier temps, les ouvriers sont sceptiques… un chef d’entreprise qui veut le bonheur de tous, ça cache surement quelque chose !

En 1880, Godin va plus loin, il dépose les statuts de l’Association coopérative du Capital et du Travail, société du Familistère de Guise. Les travailleurs deviennent associés et propriétaires de leur outil de travail.

On fête cette année les cinquante ans de Mai 68. Cela correspond aussi à la fin de l’aventure utopique de Godin. En juin 1968, après quatre-vingt-huit ans d’existence, l’Association s’est dissoute et l’usine de Godin a été vendue. Problèmes économiques, mais surtout, l’esprit coopératif et solidaire du départ avait disparu.

L’envers du paradis, la convivialité obligatoire devenait insupportable aux habitants du Familistère de Guise. Une utopie révolutionnaire naissait sous les pavés, un monde nouveau semblait possible, tandis qu’un autre disparaissait.

Soudain devant Notre-Dame-de-l’Assomption…

Soudain devant Notre-Dame-de-l’Assomption…

Week-end ensoleillé sur Paris. On passe tranquillement en vélo, rue Saint-Honoré. Et soudain, au niveau de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption, on entend des cris… sans trop reconnaître la langue.

Mais à l’intonation menaçante, il y a de fortes chances qu’un mec soit en train de gueuler : “Je vais te crever, ordure !” Cette église abrite la communauté religieuse polonaise de Paris. Et là, on voit trois hommes en train de courir sur la place. On s’arrête, nous sommes plusieurs à regarder ce qui semble être un règlement de compte.

Les hommes, en chemises, se tapent dessus avant qu’un des trois ne s’éloigne, la gueule en sang. Une femme près de nous intervient : “Non, mais c’est pas possible, il faut absolument éviter ça ! Toute cette violence, mais enfin, c’est inacceptable !”

Et là, on se dit que c’est finalement très rare aujourd’hui de voir des bagarres dans la rue. Que ça l’était beaucoup moins il y a cinquante ans. Que ça faisait même partie du quotidien. On nous reparle de Mai 68, mais en 1968, les fachos d’Occident, munis de barres de fer ou de battes de baseball cherchaient la baston avec des bolchos d’extrême gauche… et ça ne choquait personne.

L’on nous dit que le monde d’aujourd’hui est beaucoup moins violent qu’avant, que la violence physique serait beaucoup moins répandue. Mais la violence a-t-elle vraiment disparu ou s’agit-il d’une mutation ? On met la violence à distance en devenant modéré. En apparence.

Dans les cours de lycée, on ne voit plus trop d’ados s’écharpant pour une histoires de meufs. Par contre, les cas de harcèlement, d’humiliation sur les réseaux sociaux explosent. La violence serait devenue invisible, intériorisée.

Dans un très beau texte de 1939, la philosophe Simone Weil, exprimait déjà cette idée : “La force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas ; c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer…”

Pas de sang, pas de nez cassé. C’est la violence actuelle, celle de la pression sociale, de la tyrannie économique, c’est le burn-out généralisé dans le monde de l’entreprise. Les suicides chez Orange, les licenciements par centaines ou milliers au moment où les actionnaires du CAC 40 n’ont jamais touché autant de dividendes. C’est en plus, au quotidien, la violence de la visibilité recherchée sur les réseaux sociaux.

On regarde l’homme blessé qui vient de sortir un mouchoir. Il s’est assis sur un banc. Les deux autres, la chemise tachée de sang, sont rentrés dans l’église. La messe n’est pas encore terminée. Ils vont pouvoir s’agenouiller et communier avec leurs familles.

On a brûlé le père Noël

On a brûlé le père Noël

C’était au siècle dernier à Dijon. La France sortait de la guerre. On a découvert cette histoire, il y a quelques années, en tombant par hasard sur un petit livre de Claude Lévi-Strauss. L’anthropologue s’était passionné pour ce mythe persistant, au point d’écrire un article dans la revue « Les Temps modernes ».

Hiver 1951. Le bruit courait depuis un moment dans les rues de la capitale des ducs de Bourgogne. Les autorités ecclésiastiques avaient exprimé leur désapprobation, face au regain d’intérêt accordé par les familles et les commerçants, au personnage du père Noël. L’Église dénonçait une « paganisation » inquiétante de la fête de la Nativité, qui détournait l’esprit public du sens proprement chrétien de cette commémoration, au profit d’un mythe sans valeur religieuse. On parlait de provocation.

Et là, brusquement, les esprits s’échauffent. Le dimanche 23 décembre 1951, l’animation commerciale organisée avec plusieurs pères Noël, déclenche une réaction violente. À la nuit tombée, on regroupe 250 enfants des patronages devant la cathédrale Saint-Bénigne, et là, sous leurs yeux, Jacques Nourissat, le jeune vicaire de la paroisse, enflamme un mannequin du père Noël haut de 3 mètres !

La France entière est sous le choc. Tous les grands supports de presse commentent le fait divers. « Point de vue – Images du monde » en fait sa Une, « On a brûlé le père Noël ». « France-Soir » : « Devant les enfants des patronages, le père Noël a été brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon. » Grosse émotion. Car la figure du père Noël est toute récente. Elle existe en France depuis le début du XXe siècle, mais timidement. À cette époque, il a l’allure d’un pauvre colporteur chétif et discret, ne faisant pas d’ombre à la célébration religieuse.

Tout change après la Seconde Guerre mondiale. Celui qui arrive dans le paquetage des soldats américains, avec le plan Marshall et la marque Coca-Cola, est beaucoup plus généreux. Il affiche une bonhomie qu’il n’a jamais eue sur le Vieux Continent. Ce père Noël que l’Église brûle en place publique, c’est le signal fort d’une société qui bascule d’une pratique religieuse à une foi nouvelle dans la consommation de masse. Et comme après l’horreur de la guerre, bon nombre ne peuvent plus croire en Dieu… on se reporte sur les enfants, en leur demandant de croire un peu, le temps de quelques années, au père Noël.

Et Lévi-Strauss de poser la question : « Il ne s’agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer ! »

“I’m the Dude, man !”

“I’m the Dude, man !”

Quand même, la claque qu’on a reçue en revoyant le Dude buvant des White Russian dans « The Big Lebowski » des frères Coen. Le dernier film culte du XXe siècle. Une ode à la non-performance.

En 1998, « The Big Lebowski », quasi contemporain de « Matrix », annonçait la révolution numérique dans laquelle nous nous sommes trouvés propulsés au XXIe siècle. Parce que, faut bien se l’avouer, qu’est-ce qu’on s’est pris dans la gueule, depuis vingt ans. La classe du Dude, en peignoir pourri et sandales de cuir, loser magnifique, branleur héroïque, c’est sûr qu’on est loin des winners en veste casual chic Gucci et baskets Balenciaga.

Fini, le temps de la glande, du rien faire, du lever à pas d’heure. Notre quotidien est devenu startupé, chaque déplacement s’est ubérisé. On n’arrête pas de faire des to do lists qui s’allongent sans que l’on comprenne ce qui se passe. On est devenu « manager » de notre quotidien. Et le week-end, c’est encore pire. Il faut faire le ménage, les courses, les lessives, ranger l’appart, descendre les poubelles. On enchaîne sur une expo « incontournable » qui va bientôt fermée ! Arrivé sur place, 45 minutes de queue, car bien évidement que tout le monde se dit la même chose. Pareil pour le film événement qui ne va plus être à l’affiche dans une semaine ! Le resto qui vient d’ouvrir, une page dithyrambique dans le Fooding ! Le rythme de la semaine a débordé sur le week-end.

Alors oui, échapper, le temps d’un café, au diktat de la performance individuelle. « Non désolé, là, je ne suis pas en train de réfléchir à un énième projet à venir. Non là tu vois, on est samedi, je bois un café allongé, et… comment te dire, je ne pense à rien, sinon à boire un café allongé un samedi à 11 heures, en regardant par la fenêtre. » « Fuck it, Dude. Let’s go bowling. »

Reprendre un café et se dire qu’on va se trouver un pull. Acheter un pull à l’approche de l’hiver. On va juste faire ça… trouver un pull. Le garder sur soi, en sortant de la boutique. Et marcher sans  but précis, en se disant qu’on a bien chaud, là, le long du canal Saint-Martin. Et ça sera tout pour la journée, « Go slow, man ». Et de repenser au Dude.
— Vous avez un emploi, Monsieur Lebowski ?
— Permettez-moi de remettre les pendules à l’heure. Je ne suis pas Monsieur Lebowski, c’est vous Monsieur Lebowski. Moi, je suis le Dude, c’est comme ça qu’il faut m’appeler. […]
— Avez-vous un emploi, monsieur ?
— Un emploi ?
— Ne me dites pas que vous cherchez un emploi dans cette tenue un jour de semaine ? »
— Un jour de… Quel jour on est ?

Un nuage à l’horizon

Un nuage à l’horizon

Le cloud, bêtement, on avait imaginé des plumes ou un brouillard de fines gouttes d’eau. À force de nous parler de nuage, on avait fini par y croire. Que c’était plus ou moins immatériel, irréel, genre un coin ouaté pas loin du Christ ressuscité.

Et puis non, pas du tout, pas grand chose à voir avec de l’évanescence nuageuse. C’est juste des usines de stockage externalisées. Des gros hangars en tôles métalliques avec des milliers d’ordinateurs dedans. Le gros hangar qui s’occupe des 310 millions d’utilisateurs européens de Facebook est installé à Luleå, au nord de la Suède. Et c’est monstrueusement impressionnant… 320 mètres de long (c’est à quelques mètres près la hauteur de la tour Eiffel), 100 mètres de large, 30 de haut. A l’intérieur des dizaines de milliers de serveurs. Difficile de savoir exactement, car Facebook refuse de communiquer des chiffres. Au cas ou on ne l’aurait pas bien compris, ça précise la politique de Facebook : la transparence s’applique aux utilisateurs, mais pas à l’entreprise.

Mais pourquoi ont-ils été installer leur bunker sécurisé dans cette zone désertique, genre « Blade Runner 2049 »? Tout simplement, parce qu’il fait froid à Luleå, très froid. Le problème des data centers, c’est que ça dégage énormément de chaleur, et là, en bordure du cercle polaire, il y a juste à ouvrir la porte pour refroidir toute cette montagne de technologie. Des gros data centers, avec tout plein d’ordinateurs dedans, il y en aurait plus de 2 000 dans le monde. Des coffres-forts numériques peints en couleurs neutres et ne portant aucune enseigne. On est pas très loin de ce qui entoure le militaire, voire le camouflage.

Alors bien sûr, quand on nous dit que nos photos, nos coordonnées, nos conversations, nos mails, nos documents sont stockés là dedans, c’est beaucoup moins poétique. Quand on nous dit que demain, on n’aura plus de disques durs, plus d’unités centrales, plus de stockage à la maison… c’est à la fois très tentant et très effrayant. C’est juste demain, pour ne pas dire aujourd’hui.

« Cela m’inquiète que tout passe par le cloud. Je pense qu’il va y avoir des problèmes terribles dans les cinq prochaines années. Avec le cloud, rien ne vous appartient. Plus on y transfère des données, moins on garde le
contrôle. » C’est Steve Wozniak, le cofondateur d’Apple qui évoquait ses inquiétudes il y a deux ans. Faut dire que l’ancien compagnon de route de Steve Jobs a quitté Apple en 1987… Il devait déjà être un peu rabat-joie avec ses messages de sinistrose.

Mark Zuckerberg ne veut pas dire où il a dormi hier soir !

Mark Zuckerberg ne veut pas dire où il a dormi hier soir !

Le mardi 10 avril 2018, le fondateur, PDG et actionnaire principal de Facebook a dû s’expliquer devant le Congrès des États-Unis sur le scandale Cambridge Analytica.

Ce sont les données de 87 millions d’utilisateurs Facebook qui ont été siphonnées par l’entreprise britannique spécialisée dans l’influence politique. Question/réponse, ping-pong courtois : Mark Zuckerberg a laissé au vestiaire ses tee-shirts gris sur-mesure à 300 dollars pièce, pour enfiler un costume cravate bleue qui pose le personnage.

La mine grave, il a travaillé son dossier de défense. Il a peaufiné une phrase qu’il répétera plus d’une dizaine de fois devant le Sénat : “Je n’ai pas la réponse à cette question, mais mes équipes vous recontacteront pour vous donner davantage de détails. Nous y travaillons, soyez-en sûrs ! » Il la joue humble et profil bas. Et ça semble plutôt bien fonctionner.

Le sénateur démocrate de l’Illinois, Dick Durbin, prend la parole. Juste deux questions très simples.
— Monsieur Zuckerberg, aimeriez-vous dire à tout le monde dans quel hôtel vous avez dormi hier ?

Mark Zuckerberg a le visage grave, il sourit et semble hésiter. Silence. Re-hésitation.
— Euh, euh… non !

Le patron de Facebook comprend rapidement qu’une question anodine peut être dévastatrice. Intérieurement : “Hé mec… tout allait bien jusqu’à présent. Pourquoi faut-il que tu me déstabilises avec ta question à deux balles !”

Deuxième question du sénateur qui reste calme et posé. Zuckerberg a réellement perdu son sourire. Il sent qu’on lui met gentiment le nez dans son caca, que les concepts de bienveillance et d’utopie qu’il vient de dérouler durant la première demi-heure d’audition, se retournent contre lui.
— Si vous avez contacté des gens cette semaine, aimeriez-vous nous donner leurs noms ?
— Sénateur, non. Je choisirais sans doute de ne pas rendre cela public, ici.
— Pourtant, à mon avis, c’est de cela dont il s’agit ! Votre droit à la vie privée, les limites de la vie privée, et tout ce que nous abandonnons dans l’Amérique moderne, au nom de la connexion mondiale entre les humains.

Cela a duré moins de quarante secondes.

La ligne de désir

La ligne de désir

Qu’est-ce qui déclenche le premier pas de côté, la première incursion en dehors de l’aménagement urbain ? Qu’est-ce qui fait qu’un jour, on a marché dans l’herbe, pour « couper court » ? L’envie de trouver un raccourci. D’ouvrir un passage au milieu de la végétation. Comme une trace laissée à l’aube par un animal, qui a délicatement écrasé l’herbe encore humide.

Les chiens de chasse s’engouffrent dans ce genre de passage pour remonter jusqu’au gibier. Ils sentent l’odeur du poil laissée sur l’herbe. Donc on est passé par là. On a quitté le sol goudronné pour traverser au milieu de la pelouse. Et puis, un autre jour, deux ou trois promeneurs nous ont imités.

Et le passage est soudain apparu. Il s’est affirmé en dessinant l’absence du marcheur qui a coupé court. L’herbe ne pousse plus, la ligne de terre appelant chacun à emprunter ce nouveau tracé, juste à côté du chemin officiel et stable. Car plutôt que de marcher sur un sol bétonné, goudronné… on a préfèré fouler du pied la terre, quand ce n’est pas de la boue. C’est une véritable invitation.

Une possible légende urbaine indique que sur certains campus américains, les concepteurs attendent la deuxième année pour réaliser les routes, une fois les chemins de traverse tracés par les étudiants. Car on ne les voit pas immédiatement, c’est souvent quand il a neigé, que l’on découvre ces passages, à la façon des traces des animaux. Les chemins apparaissent. On appelle ça une « ligne de désir » , ou desire path. Gaston Bachelard a fait vivre ce terme poétique dans son livre La Poétique de l’espace en 1957.

C’est tout simple, mais à chaque fois que l’on emprunte ce chemin de « braconnage », on a le sentiment de trouver une forme de liberté sur ce qui nous est imposé, ce qui est tout tracé. C’est un vrai choix. L’on se dit que « Ça ne se fait pas », que « Je ne gagne finalement que quelques secondes », mais ça fait un bien fou de couper à travers. Peut-être même que l’on se sent vivant, en s’engageant dans cette ligne de désir.

Une ligne au sol, une absence empruntée par d’autres personnes en quête de liberté. Choisir son chemin, marcher un pas de côté, rester vivant. Laisser une trace éphémère.

La force de se battre pour réussir

La force de se battre pour réussir

« Je n’ai jamais vu Johnny sur scène. Pas l’occasion. Au moment des premiers concerts de l’adolescence, je me suis tourné vers Zappa et les Clash. Dans les années 1980, c’est dans Détective de Godard que j’ai découvert Johnny au cinéma, trouvant qu’il avait vraiment une gueule, une présence. Mais toujours pas de concert de Johnny…

Le premier souvenir, enfant, c’est dans les années 1966 ? 67 ? Un de mes cousins racontait cette anecdote. Il avait été voir Johnny, comme il avait été voir Antoine. Les deux phénomènes musicaux du moment. Antoine, parce que c’était la première fois que l’on voyait un homme avec des cheveux longs. Et Johnny, parce que c’était une curiosité. Johnny hurlait, il se roulait par terre en étant couvert de sueur, torse nu comme un catcheur, un boxeur.

C’était le détail qui m’avait intrigué. Le combat physique de Johnny. Antoine, d’ailleurs, dans sa chanson étendard Les Élucubrations d’Antoine, menaçait “d’enfermer Johnny Hallyday dans une cage au cirque Medrano”. Comme un animal. Une bête de scène donc.

C’est plus tard que je compris. Après avoir vu Elvis et son jeu de bassin, et Marlon Brando descendant un escalier dans Un Tramway nommé désir. Je découvrais que Johnny, c’était un corps. Alors oui, bien sûr que c’était une voix puissante, mais c’était avant tout un corps qui explosait dans la société des années 1960.

C’était la jeunesse du baby-boom, qui découvrait et s’appropriait le rock, une musique à elle et qui n’écoutait plus celle de ses parents. Une musique et tout ce qui va avec. L’énergie, la liberté, le désir sexuel. Une jeunesse qui a des envies et qui le dit, le crie, le revendique. Une jeunesse qui se reconnaît dans une idole de son âge.

Johnny voulait prouver à son public, il voulait prouver à la France entière… Il voulait prouver à son père qui l’avait délaissé, enfant. Et ça, c’est quelque chose qui m’avait touché, aux larmes… sans même l’avoir jamais vu en concert. »

En 1998, dans Le Monde, Johnny se confie à Daniel Rondeau : « Si j’avais été un petit garçon heureux, pleinement heureux, serein, je n’aurais peut-être pas eu cette force de me battre pour réussir ! »

« Tourner le temps à l’orage
Revenir à l’état sauvage
Forcer les portes, les barrages
Sortir le loup de sa cage
Sentir le vent qui se déchaîne
Battre le sang dans nos veines
Monter le son des guitares
Et le bruit des motos qui démarrent

Il suffira d’une étincelle
Oui, d’un rien, oui, d’un geste
Il suffira d’une étincelle
Et d’un mot d’amour, oui pour

Allumer le feu, allumer le feu
Et faire danser les diables et les dieux
Allumer le feu, allumer le feu
Et voir grandir la flamme dans vos yeux
Allumer le feu… »

C’est quoi, ce sourire ?

C’est quoi, ce sourire ?

On tombe par hasard sur un « Vogue Paris », et au bout de quelques pages, on se retourne vers Régis pour lui demander son avis : « Mais tu sais toi, pourquoi les filles dans les magazines de mode font toujours la gueule ? Les filles portent des fringues tout ce qu’il y a de plus somptueux et de plus créatif. Et toutes, elles font une gueule d’enterrement ! »

Et Régis, de me répondre : « Moi, je vais te dire, ce genre de meufs, elles font la gueule, parce qu’elles ont faim. Non mais, t’as vu comme elles sont maigres ? C’est juste pas possible, ces meufs-là. C’est trop compliqué pour moi, elles sont inaccessibles. C’est du rêve impossible. » Dans les années 1960, les filles sur les podiums souriaient. Il y avait une joie de vivre. Elles ne marchaient pas comme aujourd’hui, où tu as l’impression de voir des mecs défiler au pas cadencé.

Et puis, on arrive aux années 1980, avec des créateurs japonais comme Yohji Yamamoto et Comme des Garçons, créatifs à 200 %. Mais là, cata, les mannequins commencent à toutes avoir la même attitude, la même silhouette uniforme et inexpressive. En quelques années, on s’est retrouvé avec un grand écart. D’un côté, les photos pour magazines populaires, genre « Cosmopolitan », sourire… et puis de l’autre, le haut de gamme et le luxe avec « Elle », « Vogue » ou « L’Officiel », et là, des visages de déterrés. « Non, mais tu me fais quoi, là ? C’est quoi ce sourire ? Je te rappelle qu’on ne bosse pas pour « Mode & Travaux »… Le sourire, tu te le gardes pour le catalogue de La Redoute ! Fais la gueule et tais-toi ! »

En gros, le sourire c’est vulgaire, ringard et populaire. Dé-mo-dé. La mine bien déprimée, entre ennui, mépris et mauvaise santé, c’est high fashion et stylé. Années 80 donc, les mannequins oublient le sourire. Elles commencent à devenir de plus en plus androgynes, les épaules larges, un air dur et combatif. Et elles marchent droit, d’un pas mécanique. Le corps devient neutre. Un cintre pour valoriser le vêtement de création. « Non mais, il ne manquerait plus que ça, que le visage radieux de la fille attire le regard… au prix où on essaie de vendre la haute couture. » A croire que le sourire, c’est trop accessible et commun.

Ah si ! Il y a un domaine, où les filles sourient et ne défilent pas comme des robots. C’est le secteur de la lingerie et des maillots de bain. Va savoir pourquoi, elles ne sont pas amaigries ! Elles remplissent leurs soutiens-gorges et culottes… Tout simplement bien dans leur peau.

Quelques gestes à Paris

Quelques gestes à Paris

Mi-janvier à Paris. De se dire que c’est pas évident de commencer l’année. Alors on regarde simplement la ville, les gens, le quotidien… là, un geste que l’on repère. Un mot que l’on entend.

Boulevard Voltaire. Une fille habillée tout en noir gare son scooter près d’un platane. Elle enlève son casque et cherche quelque chose dans la poche intérieure de son blouson. Délicatement, elle penche la tête d’un côté puis de l’autre, pour remettre ses boucles d’oreilles. On aime beaucoup ce geste. On boit un café aux Indécises, 13 h 30. Une femme à la table près du pilier parle fort. « Après ce qu’il m’a dit, j’avais envie de sortir du téléphone pour lui en coller une !!!!! »

Un autre café, le lendemain matin. Le geste de la fille qui vient de passer devant moi. Elle glisse sa main le long de sa cuisse, pour ne pas froisser sa jupe en s’asseyant sur une chaise en bois. La jupe est grise, les bas sont noirs, et le geste est très sensuel. Une petite vieille s’approche du banc de l’avenue pour faire une pause. Elle marche avec difficulté. On se relève et la prend par le bras pour l’aider à s’asseoir. Elle nous tient la cuisse pour rester en équilibre. On est touché par ce geste, simplement humain.

Notre enfant qui nous accompagne dans la rue. « Papa, je vais marcher dans ton ombre, devant toi. » Et nous marchons ainsi sur 20 mètres. « Papa, je te dépasse, je ne suis plus dans ton ombre, je suis devant ! » On aime beaucoup ce geste. Sur le trottoir, quelqu’un s’exclame : « Ah non, y a encore un mec bourré dans le square avec un bonnet de père Noël. C’est pénible d’expliquer aux enfants que non, c’est pas le vrai père Noël qui a trop picolé et qu’on est en janvier ! »

On rencontre la boulangère du quartier. Cela fait plus de cinq ans que l’on est installé et on réalise qu’on ne l’a jamais vue « en entier ». On ne l’a vue que derrière son comptoir de boutique, en buste. Cet après-midi, elle a des bas résilles, grosses résilles, et des chaussures basses, rouges. Très rouges.

Avenue de la République, 18 h 20. On marche en lisant « Le Monde ». On souffle sur la tranche des pages pour les décoller. On souffle de plus en plus délicatement, les feuilles s’entrouvent. On aime beaucoup ce geste.

Bon finalement, on ne s’en était pas aperçu. On est le 18 janvier… Il s’en est passé, des choses.

Parties de cache-cache chez Ikea

Parties de cache-cache chez Ikea

Ça commence toujours un peu de la même façon. Des jeunes qui se lancent un défi plus ou moins absurde. « On voulait faire un truc un peu dingue pour fêter notre diplôme ! »

On est en 2014 et après quelques verres de Gueuze, Bram et Florian, deux étudiants belges de Gand, imaginent le « Sleepover Ikea ». « Et si l’on se laissait enfermer toute la nuit dans le magasin ?! Elle est pas bonne, cette idée ? »

Ils filment leur “Nuit Ikea” et diffusent, dès le lendemain, la vidéo sur YouTube. Gros, gros succès avec plus de 2 millions de vues. Attrapant la balle au bond, la firme suédoise comprend le bénéfice qu’elle peut en tirer en termes d’image de marque.

Alors, elle communique pour surfer sur cette tendance en toute légalité. « Venez donc faire une partie de cache-cache dans notre magasin ! » Et là, très vite, tout part en vrille avec plus de 32 000 personnes souhaitant se cacher dans le magasin de Eindhoven, aux Pays-Bas.

Gros rétropédalage, au point que le géant du meuble en kit doit faire appel à la police et qu’il interdit, finalement, ce genre de rassemblement partout en Europe. « Même si nous apprécions que certaines personnes se plaisent à participer à des jeux dans nos magasins, nous n’autorisons pas ce genre d’activité, afin de pouvoir assurer un environnement sécurisé et une visite paisible à nos clients », réagit le directeur du magasin Ikea de Glasgow.

Sauf que depuis cinq ans, la balle est lancée, et qu’au grand désarroi du fabriquant d’étagères BILLY, des images de cache-cache apparaissent régulièrement sur les réseaux sociaux. Ce sont souvent des centaines de personnes qui répondent aux invitations postées sur Facebook pour se retrouver incognito à l’entrée des magasins, puis aller se glisser sous des couettes ou patienter des heures au fond d’un bac de doudous.

Par moment, ça dérape. « Là, Bryan, en sortant de l’armoire KVIKNE, il a poussé une cliente qui est tombée sur un coin de table JOKKMOKK et s’est fracturé le poignet. » Courant dans les allées, effrayant les clients qui n’y comprennent plus rien…

Mais qu’est-ce qu’il faut comprendre ? Qu’est-ce qui peut pousser des adultes à se cacher dans une armoire SÖDERHAMN, à se glisser sous un lit BRÅVIKEN ? L’excitation de l’interdit ?

Ou peut-être simplement l’envie de disparaître durant quelques minutes. De ne plus être en charge de sa vie. D’ouvrir une porte de dressing comme on passe de l’autre côté du miroir… « Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »

Vous avez tout vu !

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