La récompense aléatoire

L’autre soir, on a revu avec plaisir  “I comme Icare”, le thriller politique d’Henri Verneuil. On avait en tête la scène inspirée de l’expérience de Milgram mise au point dans les années 1960, permettant de tester un sujet à la soumission et à l’autorité.

Intérieur de casino avec des clients devant des machines à sous.
Jeune femme concentrée devant son smartphone dans la pénombre.

« Dés lors que le sujet juge légitime l’autorité qui lui demande de sanctionner un cobaye, ce sujet est prêt à lui infliger des sanctions pouvant entraîner la mort. » Des hommes, des souris, des expériences sur des gestes, des réactions.

Un dispositif plus ancien questionne un comportement contemporain. La boîte de Skinner développée à Harvard dans les années 1930. On place une souris devant un distributeur à nourriture. La souris appuie sur le bouton, les graines tombent. La souris a faim, elle appuie sur le bouton, les graines tombent. Simple, donc, la souris est maîtresse du dispositif, elle a parfaitement compris comment ça fonctionnait.

On perturbe maintenant le dispositif, et c’est là où ça devient intéressant. Quand elle appuie sur le bouton, tantôt les graines tombent, tantôt elles ne tombent pas, tantôt beaucoup de graines, tantôt très peu… la souris comprend vite qu’il y a un côté aléatoire à la récompense et qu’elle ne contrôle pas le dispositif, mais que c’est le dispositif qui contrôle tout.

Et là, ça coince, ça coince tellement fort que la souris appuie alors en permanence sur le bouton et devient complètement dépendante. Qu’elle soit rassasiée ou pas, elle continue à appuyer sur le bouton. Des souris, des hommes. C’est ce qui a donné naissance aux machines à sous dans les casinos et c’est aujourd’hui ce mécanisme de la récompense aléatoire qui est derrière un grand nombre de réseaux sociaux et d’applications, comme Facebook, Instagram, Twitter, Tinder ou autres…

Car pour ces réseaux sociaux qui ont accès à nos données personnelles et comportementales, capter l’attention des utilisateurs est devenu le but premier. On peut parler véritablement d’économie de l’attention. Ce n’est pas une simple évolution technologique, mais bien le fruit d’un modèle économique. Un aspect prédateur complètement effrayant.

Et c’est en captant notre attention, que ces géants du numérique gagnent de l’argent. Toute la journée, leurs algorithmes de plus en plus puissants essaient d’attirer notre attention. « Non mais je ne comprends pas, cette photo sur Instagram n’a recueilli que 12 cœurs. Il faut que j’en poste une autre qui sera mieux appréciée… »

Cette obsession à capter notre attention a transformé nos smartphones en machines à sous des casinos. J’aime/Je commente/Je partage… Comme la souris pour obtenir des graines du distributeur, nous appuyons toute la journée, n’arrivant plus à contrôler ce mécanisme de récompense.