L’acier ou la vie !

« Marche ou crève ! » C’est un dilemme typiquement néo-libéral de non retour, auquel les ouvriers de l’usine Ilva, en Italie, ont été confrontés, en prenant part au vote sur la reprise de l’activité très polluante de leur aciérie. C’était en septembre 2018.

Aciérie Ilva à Tarente en Italie. Vue de nuit.
Aciérie Ilva à Tarente en Italie.

Ça se passe dans la ville de Tarente, dans les Pouilles. Au fil des siècles, des habitants qui pêchent et construisent des bateaux. Arrivent les années 1960, et l’Etat italien décide d’y implanter une aciérie qui va permettre le décollage économique de ce Sud italien, réputé très pauvre.

Et Ilva devient vite un monstre qui peut sortir 10 millions de tonnes d’acier par an. La plus grande usine sidérurgique d’Europe. A une époque où personne ne se pose de questions de santé. C’est comme ça que l’on a construit la partie la plus polluante du site à quelque 200 mètres du centre-ville de Tarente.

Avec comme conséquence, d’être la ville la plus polluée d’Europe. Une pollution qui a provoqué, d’après les associations, une surmortalité de 15 % dans la population. On compterait au moins 10 000 victimes liées à l’activité d’Ilva. Avec ce constat implacable… Ce qui fait vivre la ville, ce qui nourrit la population, la fait mourir aussi.

En 2012, la justice ordonne la saisie et la mise sous tutelle de l’entreprise pour « crime environnemental ». Placée en faillite, elle est renationalisée en 2015, dans l’attente d’un repreneur.

En septembre dernier, le groupe ArcelorMittal a fait une proposition et l’on a demandé alors l’avis au 10 700 employés. « Vous êtes pour ou vous êtes contre ? » Leur verdict a été sans surprise. A plus de 94 %, ils se sont prononcés en faveur du plan de reprise par le numéro 1 mondial de l’acier.

« C’est comme ça : Ilva nous donne à manger, et en même temps, Ilva nous tue », constate avec fatalisme, un ancien ouvrier de l’usine. Dans le centre-ville de Tarente, quelqu’un a écrit à la peinture noire, sur les murs en brique de l’église San Francesco de Geronimo : « O l’acciaio o la vita, devi scegliere. » (« L’acier ou la vie, il faut choisir. »)

Tout le monde est conscient que la reprise va permettre à plus de 10 000 personnes de conserver un emploi pour les cinq années à venir. Ceux qui souhaitent partir vont toucher 100 000 euros d’indemnités. Mais personne n’a voulu chiffrer le nombre de morts à venir, même si ArcelorMittal s’est engagé à investir 1,15 milliard d’euros, pour une mise aux normes environnementales d’Ilva jusqu’en 2023.

Cela fait des années que les habitants de Tarente passent devant le mur de l’église San Francesco de Geronimo en baissant la tête. Le vendredi, certains s’arrêtent pour prier.