L'homme et la mer

C’est pas très “start-up nation”, cette histoire de course autour du monde à l’ancienne, remportée par un senior navigant sur un bateau des années 1970. Pas très high tech ni univers numérique.

Catamaran de Jean-Luc Van Den Heede, dit VDH, pendant la Golden Globe Race 2018.
Le navigateur Jean-Luc Van Den Heede, dit VDH, et son sextant.

A 73 ans, Jean-Luc Van Den Heede, que l’on surnomme VDH quand d’autres parlent du “Clint Eastwood du large”, a remporté la mythique Golden Globe Race, le 29 janvier 2019. Sans assistance et sans escale. Depuis quarante-deux ans et de nombreuses participations à des courses diverses, c’est la première fois que le navigateur français s’attribue une victoire.

Il y a cinquante ans, le journal britannique “Sunday Times” avait lancé un défi, le Golden Globe Challenge. Faire le tour du monde à la voile, en navigant sans technologie moderne et sans bénéficier des aides à la navigation par satellite.

Faire le tour du monde en passant par les trois caps de référence, Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Avec un bateau ne faisant pas plus de 10 mètres de long. Les catamarans de la dernière Course du Rhum faisaient plus de 30 mètres pour 23-25 mètres de large. Des monstres à côté du bateau de VDH.

En 1968, Robin Knox-Johnston remporta la première course, en étant le seul des neuf participants à terminer le tour du monde en 312 jours. Jean-Luc Van Den Heede lui succède après avoir passé 212 jours en mer. Soit 100 jours de moins.

Deux cent douze jours, c’est quasiment trois fois plus de temps qu’Armel Le Cléac’h (74 jours) et son record au dernier Vendée Globe 2016-2017 avec un Imoca ultra moderne, bardé des derniers outils technologiques.

Pendant plus de dix mois, Jean-Luc Van Den Heede est resté silencieux. Interdiction d’utiliser le téléphone, sauf urgence absolue. Interdiction de recevoir des cartes météo par satellite, navigation uniquement au sextant, un seul régulateur d’allure.

Le 5 novembre, VDH a été pénalisé de dix-huit heures pour avoir contacté son épouse par téléphone satellitaire. Il avait craqué… il n’en pouvait plus, il venait de chavirer et pensait abandonner.

Durant la course, ayant emporté peu de réserve d’eau, il utilisait un dessalinisateur à main. Une heure pour obtenir un demi-litre d’eau à la force du bras ! VDH avait quitté les Sables-d’Olonne avec des bouteilles pour boire un verre de vin rouge à chaque repas. Il avait embarqué les œuvres de Montaigne et l’équivalent de deux ans du “Canard Enchaîné”.

“Je suis content d’être là ! Ce qu’on a fait, c’est beaucoup une question de moral. Ça m’a été plus utile d’avoir du moral que de la force physique. (…) J’avais déjà vécu 122 jours, il s’installe une certaine routine mais pour y arriver, il faut être en phase avec soi-même.”

On avait lu le poème de Baudelaire en CM1. “L’homme et la mer”. On ressent un immense respect pour Jean-Luc Van Den Heede.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. »

Extrait de “L'homme et la mer”. “Les fleurs du mal”, Charles Baudelaire, 1857.