T’as voulu voir Vierzon !

Dans le train, c’est toujours le même pincement au cœur, quand on sort du tunnel à quelques kilomètres de Vierzon. J’ai quitté la ville adolescent et cela fait des années que l’on voit Vierzon se dégrader, comme tant de petites villes de province.

Une femme fait le plein de carburant. Un gilet jaune est visible sur la plage arrière de sa voiture.
Gilets jaunes qui bloquent l'accès à un drive de supermarché.

Je regagne la sortie de la gare en attendant que ma mère, aujourd’hui très âgée, vienne me chercher.

« — Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vu ! » L’homme se tourne vers moi. C’est un ancien voisin de mes parents. L’occasion de parler.
« — Comment ça va, la vie à Vierzon ? »
« — Compliqué ! Ça devient compliqué pour des vieux comme moi, avec une petite retraite. J’ai lu ça dans le “Berry Républicain”, on fait aujourd’hui partie des 10 départements où la situation est alarmante. Tout est alarmant.
Il faut attendre 4 jours pour voir un généraliste, plus de 50 jours pour obtenir un rendez-vous chez le gynéco. Plus de 100 jours pour pouvoir consulter un ophtalmologue. Les gens vont à Tours ou à Orléans, c’est à 80 kilomètres.
C’est du carburant, c’est de l’argent. Mon fils pareil, il bosse à Nevers, c’est 70 kilomètres. On roule tous au diesel, depuis l’augmentation du début d’année, c’est 16 euros de plus par mois. Alors évidement tu vas me dire, c’est pas grand chose… mais quand on est au smic, j’ai vu ça à la télé, les loisirs, pour un smicard, c’est 32 euros par mois, donc on rogne là-dessus, sur les petits plaisirs. Il reste pas grand chose.
Et puis tout se dégrade. Tu te rends compte, aujourd’hui, il y a moins d’habitants à Vierzon que quand tu es né, il y a plus de cinquante ans. Vierzon se vide.
On subit une désertification massive des services publics. La Poste, les écoles primaires, des services de l’hôpital qui ferment. Le commissariat est dans un état lamentable, avec de moins en moins de policiers. Ils ont même supprimé la BAC. T’en as peut-être entendu parlé, la Cour des Comptes vient de demander à ce que les villes de moins de 50 000 habitants (avant, c’était 20 000) passe sous la bannière de la gendarmerie. Donc le commissariat en ville est menacé. La cour d’appel va fermer, elle aussi. Il y a moins de trains et ce qui nous à tous mis au tapis, c’est l’annonce de la fermeture programmée de la maternité en 2019.
Là-dessus, tu rajoutes la limitation de vitesse à 80 km/h et le contrôle technique renforcé en 2019, qui va envoyer à la casse ma voiture d’occasion… C’est une voiture que je bricolais avec un copain mécanicien. Je pourrai plus le faire ».

Daniel me parle depuis deux minutes, et sa colère monte. Ma mère vient d’arriver. Elle descend de voiture. Elle porte un gilet jaune, comme plus de 2 000 personnes dans le seul département du Cher, ce samedi 17 novembre. Je l’embrasse.