L’anémomélancolie

C’était à deux jours de l’armistice. Le 9 novembre 1918 mourait Guillaume Apollinaire. Le grand écrivain, l’immense poète.

Anémones-blanches
Nuque-de-femme-Noir-et-blanc

On a tous “récité”, enfant, “Le pont Mirabeau”, la Seine qui coule, vienne la nuit sonne l’heure. Et puis les “Calligrammes”. “Bon, les enfants, on va faire comme Guillaume Apollinaire, on va écrire un poème et puis après, on fera un dessin avec les lettres… pareil que lui, “Il pleut”… et les phrases qui tombent comme la pluie.”

Nous, ce qui nous a toujours fascinés, c’est la résonnance des mots chez Apollinaire, le rebond, les associations. Le temps suspendu, lancinant et la douce musique de la mélancolie qui s’installe, simplement par le rythme et les sonorités. “Clotilde”, par exemple, écrit en 1913, et qui fait parti du recueil “Alcools”. C’est très court.

L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres
Que la nuit dissipera
Le soleil qui les rend sombres
Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives
Laissent couler leurs cheveux
Passe il faut que tu poursuives
Cette belle ombre que tu veux

Deux fleurs, l’anémone et l’ancolie. Et dés les premiers mots, on est embarqué dans une mise en résonance, et ça produit autre chose… on sent déjà que anémone et ancolie, sans avoir besoin de le préciser, appellent la mélancolie. L’anémomélancolie.

Et puis l’ombre, impalpable. Sombre. Et puis le poète se ressaisit : “Laisse ce jardin, passe, cette Clothilde a une ombre, belle, mais elle a aussi un corps…” Et là s’éloigne la mélancolie. Apparaît l’émerveillement et le charnel.

Ce sont peut-être ces mots-là qui nous font du bien, ce matin. C’est simple, ça se retient facilement, et cette petite gymnastique d’association de mots, c’est du plaisir à l’état pur. Commencer la journée avec de belles choses.

Il y a cent ans disparaissait un immense poète. Comment se fait-il que notre époque ne laisse plus de place aux poètes ?