Réenchanter le monde…

On l’avait remarquée la semaine passée, un matin, en allant prendre le métro. La fille au pull mauve et en Dr. Martens, un casque audio sur les oreilles.

Rame bondée du métro parisien à quai.
Tapisserie “Mon seul désir” de la tenture “La dame à la licorne”.

Elle avait un beau visage, mais son regard était trouble, lointain. Rien de surprenant, quand on habite Paris. On s’habitue à cette absence dans le regard. Une forme de résignation. Ailleurs. Pas le temps. Facebook, Twitter, des mails à lire… Ne pas s’attarder. Toujours pressé.

Au siècle dernier, les gens étaient souvent silencieux à la maison, quand l’espace public était un lieu de contacts, d’échanges. Il y avait même des gens qui chantaient aux pieds des immeubles. Aujourd’hui, tout s’est inversé.

Chez eux, les gens sont connectés, en réseaux jusque tard la nuit. Et dans les rues, dans le métro ou le bus, personne ne parle plus… L’espace public est devenu plus silencieux. Plus de chanson… Le monde serait devenu désenchanté. Il est intéressant, ce mot “désenchanté”.

Un monde qui ne chante plus. Où l’on croise des visages tourmentés. On croit reconnaître des expressions sur ces visages, des expressions de cris sourds, muets, des cris absorbés comme dans du feutre. Le silence.

Alors, comme tous les jeunes, la fille au pull mauve porte un casque audio, pour être sûre de ne pas laisser de place au silence. Un silence inimaginable qui fait peur. Chacun comble son espace, de musique et de sons. C’est devenu la norme, comme l’on porte des lunettes pour corriger la vue.

Ce matin, on fait un signe. On refait un signe à la fille. Elle déplace l’écouteur de son oreille gauche. “Oui ?” C’est inattendu, mais on s’approche.
– Bonjour, vous écoutez quoi comme musique ?
– Pourquoi ? … Cela va vous surprendre, sans doute… C’est une ballade médiévale anglaise, “Scarborough Fair”, reprise par Simon & Garfunkel dans “Le Lauréat”, le film avec Dustin Hoffman. Je l’écoute en boucle. Dans la chanson, un garçon interpelle l’auditeur pour servir de messager auprès de son ancienne amoureuse. Il veut qu'elle réalise des tâches impossibles, comme confectionner une chemise sans couture ou se laver dans un puits asséché... J’adore cette idée de chemise, c’est inaccessible. J’adore !

Ecoutez “Scarborough Fair” ici

Extrait

...
Tell her to make me a cambric shirt
Dis-lui de me confectionner une chemise de batiste

Parsley, sage, rosemary and thyme
Persil, sauge, romarin et thym

Without no seams nor needle work
Sans couture ni travaux d’aiguille

Then she’ll be a true love of mine
Alors, elle sera mon grand amour
...