Tout près du bleu

“On est vraiment obligé de venir ?” À chaque fois, c’est la même histoire. Le week-end arrive et l’on se dit qu’il y a des dizaines d’expos en tous genres, et que c’est l’occasion de les découvrir avec les enfants.

Sauf que les enfants, le samedi, ça ne les tente guère de faire un tour des galeries d’art contemporain dans le Marais. “OK, alors on va à Beaubourg voir la collection permanente.” Gros soupir !

Tant que l’on est dans l’escalator extérieur tout va bien, on surplombe Paris, on repère les bâtiments. L’Opéra, le Sacré-Cœur, au loin le quartier de la Défense. Et puis on rentre dans les premières salles. Le cubisme, Dada, ça traîne la jambe. Gros silence.

Il faudra attendre les œuvres des années 1960 pour qu’Ulysse s’adresse à nous, les yeux au ciel. “Et tu peux me dire à quoi ça sert de faire des tableaux tout bleus ?” On est devant un grand format monochrome d’Yves Klein. Bleu, oui. Tout bleu. Rien que du bleu lumineux.

Alors bien sûr qu’on pourrait parler de l’époque, la publicité, Warhol, le pop art aux États-Unis, et puis en Europe, la publicité aussi, la société de consommation, les Nouveaux réalistes, les accumulations d’Arman, et donc Yves Klein et ses monochromes.

Mais l’on sent bien qu’on va les souler, les enfants. On sent bien que l’on essaye de se convaincre, de se rassurer en donnant du rationnel, du monsieur Télérama-qui- sait-tout. On va faire simple.

“Moi, ce que j’aime, c’est m’approcher… Tu vois, la toile est assez grande, suffisamment même pour que je puisse m’approcher et ne voir que du bleu, rien que du bleu. Et puis, si tu regardes bien, le pigment de bleu, il est tellement dense que mon œil, il ne s’arrête pas à la surface de la toile. Mon œil, il rentre dans le bleu.”

“Voilà, c’est tout, t’as remarqué, par rapport aux autres tableaux, celui-ci, il semble calme… comme si la couleur était silencieuse.”

“Un tableau de Klein, c’est à la fois de la peinture et autre chose. C’est du pigment dense et lumineux, et quelque chose que je ne peux pas attraper… Mon oeil et mon cerveau sont perdus. Ce n’est pas une image, c’est plutôt comme un souffle. En gros, il se passe quelque chose.”

Et là, Ulysse s’approche de la surface bleue. Il se retourne. “Moi, je crois que ce qui se passe, c’est que tout est bleu, et ça me plaît bien que tout est bleu !”