La pilule rouge

Bon, ça y est, on a franchi le pas et on vient d’avaler la pilule rouge de “Matrix”. “Je suppose que pour l’instant tu te sens un peu comme Alice, tombée dans le terrier du lapin blanc !”

Oui, comme Alice qui pousserait la porte du supermarché Amazon Go, tout juste ouvert au rez-de-chaussée du siège social du géant de l’e-commerce à Seattle. Et Morpheus de t’expliquer comment fonctionne ce magasin nouvelle génération, qui accentue encore d’un cran la logique cachée de notre société de consommation.

“À l’entrée, quand tu franchis les portillons, tu scannes l’application Amazon Go sur ton smartphone. Puis tu choisis des produits que tu mets dans ton sac. Voilà Neo, c’est tout. Tu as fini tes courses. En fait, des caméras à intelligence artificielle, des algorithmes d’apprentissage automatique et des capteurs de poids sur les rayonnages identifient ce que tu prélèves au fur et à mesure. À la sortie du magasin, la facturation se déclenche et ton compte en banque est directement débité via ton compte Amazon. Tout ça, sans que tu aies eu besoin de passer par une caisse, et pire de faire la queue !”

Vingt ans après la confusion virtualité/réalité de “Matrix”, les trois principes fondateurs de la consommation contemporaine sont en place. Et totalement exacerbés. Ça commence par la magie du sans contact, l’obsession de la société américaine. Pas de contact humain. Plus de caisse ni de caissière qui touche les produits et frustre l’envie par une “sanction” pécuniaire.

Ensuite, il faut que ça aille vite, toujours plus vite. S’éloigner une bonne fois pour toutes de cet acte d’achat traditionnel qui prend trop de temps… Laisser ça aux marchands du Moyen-Orient qui passent des heures à discuter, à négocier le prix d’un tapis. Pourquoi donner autant d’importance au fait de devenir propriétaire d’un produit ? Chez Amazon Go, le sans contact humain va tellement vite que la marchandise en devient quasi dématérialisée.

Enfin, troisième point, la virtualité prend le pas sur la réalité. On déambule dans un espace et l’on remplit un panier virtuel qui se trouve quelque part, là-bas au nord de l’Europe, dans le Cloud. Toujours cette allégorie du nuage où tout flotte avec légèreté.

On ne sait plus bien ce que l’on achète… et d’ailleurs, est-ce que l’on achète quelque chose ? Plus d’argent à sortir, plus de carte de crédit. La réalité est masquée par autre chose. On ne voit plus le travail, la matière première, le social, le politique. Ce ne sont plus des courses que l’on fait. Ce sont des émotions que l’on vit. La transaction, on l’oublie. Six autres Amazon Go devraient ouvrir, cette année, aux États-Unis…

La pilule rouge, elle est très efficace, elle te fait disparaître derrière le produit, le mec qui bosse dans un entrepôt Amazon. Car lui, son quotidien est bien ancré dans la réalité. À acheminer des marchandises sur des tapis roulants, à mouiller sa chemise derrière un chariot chargé de commandes. Il suffit de pousser la porte de l'un des centres logistique gigantesques de Amazon pour se convaincre que le cauchemar est bien du côté du réel.