Les sucettes à l’ami Decaux

— T'as remarqué les sucettes ?
— Comment ça ?
— T'as pas remarqué les sucettes dans Paris ?

— Non mais c’est quoi, ces conneries ? On nous a déjà soûlé à la mort de France Gall avec “Les sucettes”. Comme quoi elle avait été trop naïve et qu’elle n’avait rien compris, du haut de ses 18 ans, aux paroles de la chanson de Gainsbourg. Y a un truc à sucer, alors ?
— T’emballe pas. Non, c’est juste les panneaux d’affichage JC Decaux… Depuis le 1er janvier, ces panneaux de plus de 2 mètres sont vides… juste un papier gris. Y’a d’un coup beaucoup moins de pub dans Paris. C’est du jamais vu, moins de pub !
— Ah bon ! Mais pourquoi ?
— La mairie de Paris avait en tête d’imposer la transformation de 15 % de ces panneaux en écrans numériques, diffusant de la publicité et des infos municipales. Et discrétos, ils ont réattribué la concession à Decaux sans trop demander l’avis à personne. C’est quand même au total 1 630 panneaux, c’est pas 3 Post-it ! Et là, décision du tribunal administratif… annulation du contrat, confirmée par le Conseil d’État le 5 février dernier. Résultat : la cata pour la municipalité, avec un manque à gagner de plus de 40 millions d’euros. Et obligation pour Decaux de démonter toutes ses sucettes !
— Des écrans numériques ? Tu veux dire qu’on se retrouverait avec de gros smartphones sur pattes dans les rues de Paris qui nous balanceraient de la pub en permanence ? Et la raison de cet affichage numérique, on sait pourquoi ?
— Non, c’est toujours la blague sécuritaire, la com de crise en cas de crue de la Seine, d’attaque terroriste ou autre joyeuseté. Comme si personne n’avait de portable ! La vraie raison, je crois, c’est dans le film de Spielberg “Minority Report”, quand Tom Cruise rentre chez Gap, et que ses yeux n’arrêtent pas d’être scannés. Les écrans, équipés de petites caméras, permettent aujourd’hui la reconnaissance faciale. En gros, on va pouvoir te balancer des pubs personnalisées, à chaque coin de rue. Sortir tranquille de chez soi, anonymement, c’en est terminé.
— Ça commence à bien me gonfler, tous ces trucs !
— Le pire, c’est que malgré tout ce fiasco, la mairie de Paris n’a pas renoncé à la pub numérique. Elle a entamé le long processus de révision de son règlement local de publicité, pour autoriser les écrans numériques. On pourrait donc en trouver dans la ville à partir de 2023.
— Oh, là, là ! Tu te balades dans la rue, t’es peinard… et ça t’interpelle ! Comme dans “Blade Runner 2049” ! Tu vois la scène quand Ryan Gosling marches sur une passerelle dans Los Angeles ? Il y a une grosse pub hologramme avec une créature de rêve, qui vient littéralement le chercher, genre insistante. Dans la rue, moi, faut qu’on me foute la paix !