L’injonction au bien-être

Depuis quelques mois, on commence à ressentir comme une sensation d’encerclement dans le quartier. Une salle de sport, à quelques pas de République, et puis un grand espace dédié au yoga… qui ouvre dès 6 h 30.

Il n’ouvre pas pour le ménage, il ouvre à l’intention des femmes (faut être honnête, il y a quelques hommes aussi), qui veulent se faire une heure ou deux de relaxation avant de filer au bureau. Et un, puis deux centres de relaxation, des spa urbains avec de l’eau à 35°, des hammams où tu passes la journée en peignoir blanc, entre douche et thé vert détox.

Une forme de bien-être qui deviendrait envahissante. Alors, bien sûr qu’on comprend que plus le monde est incertain, impalpable, et plus on se rabat sur le corps. Que c’est l’une des dernières choses que l’on peut modeler et contrôler à sa guise. Ce besoin que l’on a tous de sentir le concret.

Au point qu’on se demande s’il ne s’agit pas d’une nouvelle idéologie. On se doit d’optimiser notre corps. On en a quasi le devoir. Pour nous, mais aussi pour l’économie, pour l’entreprise. « Eh oui, mec, faut rester en forme, on n’a pas le choix ! Il faut montrer que l’on est productif. » Sauf qu’il y a plein de boulots qui sont abstraits. Au point que les gens ont du mal à définir ce qu’ils font.

« Ça me soûle un peu, tous ces winners qui font du consulting ! Tu peux me dire en deux mots de ce que tu fais… pour toi, pour les autres, pour améliorer la société ??? » Ça devient compliqué de se prouver que l’on est productif, alors que l’on a des boulots dont la finalité est très vague.

Et là, tu te dis que la salle de sport est l’un des rares lieux, où le travail donne des résultats tangibles. Tu cours, tu perds de la graisse. Tu soulèves de la fonte, tu prends du muscle. « Hier soir, je me suis fait une heure et demie d’Extreme Bootcamp… je peux te dire que le résultat, c’est très concret quand je rentre dans le métro et que je vois le regard de certaines femmes. Y’a un vrai retour sur investissement. »

Aujourd’hui, la société nous convainc que le bonheur est partout. Et qu’il faut être heureux. Pas le choix. Dans nos relations, au bureau, à chaque instant de nos vies, le bonheur doit être là. Sauf qu’on a oublié un truc basique : une fois qu’il est là, on ne sait pas trop quoi faire de ce bonheur.

Il y a cette réplique dans la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Y’a Vladimir qui dit à Estragon : « Dis qu’on est contents. Dis-le, même si ce n’est pas vrai. » L’autre s’exécute et ajoute : « Nous sommes contents. (un silence)… Et qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’on est contents ? »