On a brûlé le père Noël

C’était au siècle dernier à Dijon. La France sortait de la guerre. On a découvert cette histoire, il y a quelques années, en tombant par hasard sur un petit livre de Claude Lévi-Strauss. L’anthropologue s’était passionné pour ce mythe persistant, au point d’écrire un article dans la revue « Les Temps modernes ».

Hiver 1951. Le bruit courait depuis un moment dans les rues de la capitale des ducs de Bourgogne. Les autorités ecclésiastiques avaient exprimé leur désapprobation, face au regain d’intérêt accordé par les familles et les commerçants, au personnage du père Noël. L’Église dénonçait une « paganisation » inquiétante de la fête de la Nativité, qui détournait l’esprit public du sens proprement chrétien de cette commémoration, au profit d’un mythe sans valeur religieuse. On parlait de provocation.

Et là, brusquement, les esprits s’échauffent. Le dimanche 23 décembre 1951, l’animation commerciale organisée avec plusieurs pères Noël, déclenche une réaction violente. À la nuit tombée, on regroupe 250 enfants des patronages devant la cathédrale Saint-Bénigne, et là, sous leurs yeux, Jacques Nourissat, le jeune vicaire de la paroisse, enflamme un mannequin du père Noël haut de 3 mètres !

La France entière est sous le choc. Tous les grands supports de presse commentent le fait divers. « Point de vue - Images du monde » en fait sa Une, « On a brûlé le père Noël ». « France-Soir » : « Devant les enfants des patronages, le père Noël a été brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon. » Grosse émotion. Car la figure du père Noël est toute récente. Elle existe en France depuis le début du XXe siècle, mais timidement. À cette époque, il a l’allure d’un pauvre colporteur chétif et discret, ne faisant pas d’ombre à la célébration religieuse.

Tout change après la Seconde Guerre mondiale. Celui qui arrive dans le paquetage des soldats américains, avec le plan Marshall et la marque Coca-Cola, est beaucoup plus généreux. Il affiche une bonhomie qu’il n’a jamais eue sur le Vieux Continent. Ce père Noël que l’Église brûle en place publique, c’est le signal fort d’une société qui bascule d’une pratique religieuse à une foi nouvelle dans la consommation de masse. Et comme après l’horreur de la guerre, bon nombre ne peuvent plus croire en Dieu… on se reporte sur les enfants, en leur demandant de croire un peu, le temps de quelques années, au père Noël.

Et Lévi-Strauss de poser la question : « Il ne s’agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer ! »