Un nuage à l'horizon

Le cloud, bêtement, on avait imaginé des plumes ou un brouillard de fines gouttes d’eau. À force de nous parler de nuage, on avait fini par y croire. Que c’était plus ou moins immatériel, irréel, genre un coin ouaté pas loin du Christ ressuscité.

Et puis non, pas du tout, pas grand chose à voir avec de l’évanescence nuageuse. C’est juste des usines de stockage externalisées. Des gros hangars en tôles métalliques avec des milliers d’ordinateurs dedans. Le gros hangar qui s’occupe des 310 millions d’utilisateurs européens de Facebook est installé à Luleå, au nord de la Suède. Et c’est monstrueusement impressionnant… 320 mètres de long (c’est à quelques mètres près la hauteur de la tour Eiffel), 100 mètres de large, 30 de haut. A l’intérieur des dizaines de milliers de serveurs. Difficile de savoir exactement, car Facebook refuse de communiquer des chiffres. Au cas ou on ne l’aurait pas bien compris, ça précise la politique de Facebook : la transparence s’applique aux utilisateurs, mais pas à l’entreprise.

Mais pourquoi ont-ils été installer leur bunker sécurisé dans cette zone désertique, genre « Blade Runner 2049 »? Tout simplement, parce qu’il fait froid à Luleå, très froid. Le problème des data centers, c’est que ça dégage énormément de chaleur, et là, en bordure du cercle polaire, il y a juste à ouvrir la porte pour refroidir toute cette montagne de technologie. Des gros data centers, avec tout plein d’ordinateurs dedans, il y en aurait plus de 2 000 dans le monde. Des coffres-forts numériques peints en couleurs neutres et ne portant aucune enseigne. On est pas très loin de ce qui entoure le militaire, voire le camouflage.

Alors bien sûr, quand on nous dit que nos photos, nos coordonnées, nos conversations, nos mails, nos documents sont stockés là dedans, c’est beaucoup moins poétique. Quand on nous dit que demain, on n’aura plus de disques durs, plus d’unités centrales, plus de stockage à la maison… c’est à la fois très tentant et très effrayant. C’est juste demain, pour ne pas dire aujourd’hui.

« Cela m’inquiète que tout passe par le cloud. Je pense qu’il va y avoir des problèmes terribles dans les cinq prochaines années. Avec le cloud, rien ne vous appartient. Plus on y transfère des données, moins on garde le
contrôle. » C’est Steve Wozniak, le cofondateur d’Apple qui évoquait ses inquiétudes il y a deux ans. Faut dire que l’ancien compagnon de route de Steve Jobs a quitté Apple en 1987… Il devait déjà être un peu rabat-joie avec ses messages de sinistrose.