La ligne de désir

Qu’est-ce qui déclenche le premier pas de côté, la première incursion en dehors de l’aménagement urbain ? Qu’est-ce qui fait qu’un jour, on a marché dans l’herbe, pour « couper court » ? L’envie de trouver un raccourci. D’ouvrir un passage au milieu de la végétation. Comme une trace laissée à l’aube par un animal, qui a délicatement écrasé l’herbe encore humide.

Les chiens de chasse s’engouffrent dans ce genre de passage pour remonter jusqu’au gibier. Ils sentent l’odeur du poil laissée sur l’herbe. Donc on est passé par là. On a quitté le sol goudronné pour traverser au milieu de la pelouse. Et puis, un autre jour, deux ou trois promeneurs nous ont imités.

Et le passage est soudain apparu. Il s’est affirmé en dessinant l’absence du marcheur qui a coupé court. L’herbe ne pousse plus, la ligne de terre appelant chacun à emprunter ce nouveau tracé, juste à côté du chemin officiel et stable. Car plutôt que de marcher sur un sol bétonné, goudronné… on a préfèré fouler du pied la terre, quand ce n’est pas de la boue. C’est une véritable invitation.

Une possible légende urbaine indique que sur certains campus américains, les concepteurs attendent la deuxième année pour réaliser les routes, une fois les chemins de traverse tracés par les étudiants. Car on ne les voit pas immédiatement, c’est souvent quand il a neigé, que l’on découvre ces passages, à la façon des traces des animaux. Les chemins apparaissent. On appelle ça une « ligne de désir » , ou desire path. Gaston Bachelard a fait vivre ce terme poétique dans son livre La Poétique de l’espace en 1957.

C’est tout simple, mais à chaque fois que l’on emprunte ce chemin de « braconnage », on a le sentiment de trouver une forme de liberté sur ce qui nous est imposé, ce qui est tout tracé. C’est un vrai choix. L’on se dit que « Ça ne se fait pas », que « Je ne gagne finalement que quelques secondes », mais ça fait un bien fou de couper à travers. Peut-être même que l’on se sent vivant, en s’engageant dans cette ligne de désir.

Une ligne au sol, une absence empruntée par d’autres personnes en quête de liberté. Choisir son chemin, marcher un pas de côté, rester vivant. Laisser une trace éphémère.